Sébastien BOURDON (Montpellier 1616 – Paris 1671)

Potare sitientes ou Donner à boire aux assoiffés

Plume, encre brune et lavis gris.

Une Série de Tableaux

Dans la tradition chrétienne, les « sept œuvres de miséricorde » sont tirées de l’évangile de saint Mathieu : « Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi » (chapitre 25, 35-36). Le devoir d’ensevelir les morts a été rajouté par la tradition aux précédents. Sébastien Bourdon les illustra de manière très personnelle, en sept grands tableaux, assortissant chaque œuvre d’un épisode de l’Ancien Testament. Il réalisa des compositions variées et complexes, agençant en frise de nombreux personnages devant des décors architecturaux antiquisants.

D’après Guillet de Saint-Georges, Bourdon aurait peint les Sept œuvres de Miséricorde pour un amateur nommé Le Clerc. Selon d’Argenville, les tableaux furent conservés à Montpellier, puis passèrent rapidement en Angleterre, où on les connaît encore au XIXe siècle. Ils se trouvent aujourd’hui au Ringling Museum of Art de Sarasota, en Floride, dans un désastreux état de conservation.

Des Tableaux aux Gravures

Bourdon transcrivit lui-même en gravure ses sept tableaux. L’ensemble des eaux fortes, qui connut une postérité florissante, est considéré comme un chef d’œuvre de l’artiste, et l’un des fleurons de la gravure française. Les grandes planches de cuivres, aujourd’hui conservées à la Chalcographie du Louvre, révèlent un métier sûr et une finesse de taille signant un travail de grande qualité.

Datation

Les tableaux comme les gravures des Sept œuvres de Miséricorde peuvent être datées de la fin de la vie de l’artiste ; il n’est alors pas très âgé (il mourut à cinquante-cinq ans), et bénéficie d’une solide réputation, assortie de hautes responsabilités. On peut précisément situer son travail entre 1665 et 1671 : il dédicaça ses gravures à Colbert, lui donnant le titre de marquis de Seignelay ; Seignelay fut élevé au rang de marquisat en 1668, et quitta en 1671 la possession de Colbert au profit de son fils.

Les Sources d’Inspiration

En concevant cet ensemble, Bourdon avait certainement en tête les Sept Sacrements de Poussin. Il admirait ce maître – alors au faîte de sa gloire – et s’est souvent inspiré de lui. Si la première série des Sept Sacrements est conservée chez l’amateur romain Cassiano del Pozzo, Bourdon a du voir chez Chanteloup la deuxième série, réalisée par Poussin dans les années 1640. Il semble vouloir donner une réponse, empreinte de sa religion réformée et de sa connaissance des écritures, au monument catholique de Poussin. Il choisit d’ailleurs pour ses Œuvres (122 x 175 cm) un format très proche de celui des Sept Sacrements (117 x 178 cm).

Notre Dessin

Notre dessin préparatoire à la gravure représente la deuxième œuvre de miséricorde : Potare sitientes – Donner à boire aux assoiffés. Bourdon l’a illustrée par un passage du livre des Rois (ch. 18) : Abdias, le maître du Palais du roi Acab, « craignait beaucoup le Seigneur. Ainsi, lorsque Jézabel avait supprimé les prophètes du Seigneur, Abdias avait pris cent prophètes, les avait cachés, cinquante à la fois dans une grotte, et les avait approvisionnés en pain et en eau. » On peut voir ici Abdias, debout à droite, faisant face aux prophètes groupés dans des postures variées, devant les grottes où ils se dissimulent. Ils sont en train de se désaltérer, buvant aux cruches apportées par Abdias. On aperçoit en arrière-plan la terrible reine Jézabel, juchée sur son char.
Sur un dessin à la plume, l’artiste a rehaussé le premier plan d’un lavis gris aux valeurs contrastées, parfois relevé de hachures. La facture large confère à Abdias et aux prophètes, drapés dans d’amples vêtements aux plis cassés, un caractère sculptural. L’intensité dramatique de la scène est renforcée par le rassemblement des personnages aux regards charbonneux et inquiétants.
On ne connaît que peu de dessins de Bourdon en rapport avec les Sept œuvres de Miséricorde, et notre œuvre n’en est que plus rare. Jacques Thuillier recense une étude pour Libérer les prisonniers (localisation inconnue), mais aussi une feuille d’étude pour Donner à boire, conservée au Cabinet des Dessins du Musée des Beaux-arts de Nancy. Ce dessin à la plume et à l’encre brune rassemble quatorze croquis de personnages isolés en rapport avec la composition.

Provenance :
France, collection particulière

Bibliographie :
J. THUILLIER, Sébastien Bourdon. 1616 – 1671. Catalogue critique et chronologique de l’œuvre complet, Paris : RMN, 2000
G. FOWLE, The biblical paintings of Sébastien Bourdon, thèse, University of Michigan, 1970
A.TAPIE, C. JOUBERT, L’allégorie dans la peinture : la représentation de la charité au XVIIe siècle, catalogue d’exposition, Caen : Musée des Beaux-Arts, 1986, n°35-41

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