Denis Auguste Marie RAFFET (Paris, 1804 - Gênes, 1860)

Dresde, 1813

18,2 x 22,2 cm
1836
. Plume et encre brune, lavis gris et brun, rehauts de blanc sur traits de pierre noire. Titré à l’encre brune en bas au centre
. Daté en bas à l’encre : 21 mai 1860 (à gauche) et don de Mme Raffet (à droite)
18,2 x 22,2 cm

Provenance
• Collection de l’artiste.

• Probablement vente après décès de l’artiste, Paris, Drouot, 10-12 mai 1860, lot 101 (« L’œil du Maître (Dresde, 1813). Sépia »). Acheté pour 90 francs par « Black ».

• Collection M. de Ressac (d’après l’annotation au revers du montage).
• France, collection particulière.

Nous laissons à chaque artiste son imagination et sa liberté, à condition cependant qu’il nous sera permis de défendre en tout temps la vérité de l’art. À ces causes, nous avons été émus, on ne saura dire à quel point, par ce petit drame de Raffet. L’empereur qui rêve dans la nuit et par l’orage à sa victoire du lendemain, et qui se dit que ce sera une victoire inutile. Dans cette scène, qui est terrible à force d’être simple, point d’apprêt, nulle recherche, rien d’héroïque. [...] Certes, il n’y a là-dedans rien qui ressemble à l’ode, au dithyrambe, au poème guerrier, à la période pindarique, et pourtant il y a là-dedans intérêt et sympathie, c’est-à-dire que le plus difficile problème de l’art est démontré.

C’est en ces termes qu’un auteur anonyme décrivit, dans L’Artiste, la lithographie de Denis-Auguste Raffet sobrement intitulée 1813. L’épopée de la Grande Armée, la tragédie de la dernière année de l’Empire, la solitude de l’empereur-soldat presque dépouillé de sa couronne y semblaient résumées par un artiste déjà célèbre pour savoir restituer le dramatisme des épisodes de l’histoire récente sans gestuelle grandiloquente ni théâtralité des peintres académiques.

Neveu du général Nicolas Raffet, très tôt orphelin de père, Denis Auguste Raffet commença sa carrière comme apprenti peintre et doreur sur porcelaine. Passionné par le dessin, il suivit les cours de l’Académie Suisse, puis entra, en 1824, chez Nicolas-Toussaint Charlet (1792-1845), dessinateur et lithographe spécialisé dans les scènes militaires et l’un des bâtisseurs de la légende napoléonienne avec Horace Vernet et Hippolyte Bellangé. En 1829, grâce à Charlet, le jeune artiste, qui avait déjà publié de nombreuses litho- graphies dans la lignée de son maître, fut admis à l’École des Beaux-Arts dans l’atelier du baron Gros. Raffet y puisa une plus grande habileté et une puissance de composition, s’affranchissant totalement de l’influence de Charlet. Peintre, Raffet se rendit surtout célèbre par ses séries de planches historiques et les illustrations des ouvrages dont l’Histoire de la Révolution française de Thiers et l’Histoire de Napoléon, de Norvins parue en 1839 ornée de 351 gravures. Qualifié par la critique de « peintre de l’Armée française », Raffet, dans ses sujets militaires, évite l’anecdote et les plans larges ou panoramiques, mais recherche la vérité, aussi bien dans les détails que les attitudes, aidé par son sens aigu de l’observation et des multiples croquis d’après nature. L’artiste se concentre sur un instant précis, donnant à un évènement historique l’apparence d’une scène vue et vécue.

La lithographie parue dans L’Artiste en 1836 ne fut pas la première à porter pour titre la simple date de 1813. En 1833, Raffet publia un album de douze planches qui retraçaient la campagne d’Allemagne en quelques scènes historiques ou de genre, mais sans aucune vue de bataille. Ouvrant le recueil, 1813 montre Napoléon chevauchant un magnifique cheval blanc et suivi de ses maréchaux et officiers. On le retrouve plus loin, planche 6, passant en revue le front de bataille des grenadiers de sa garde. Il est, enfin, au centre de L’Œil du maître, planche 8, debout, sa lorgnette à la main, le regard vif et conquérant dirigé hors du cadre, tandis que la bataille de Dresde fait rage à l’arrière-plan.

Trois ans et plusieurs gravures consacrées au crépuscule de l’Empire plus tard, Raffet donna à L’Artiste une composition qui, sous le titre 1813, tenait en réalité de L’Œil du maître. Napoléon est au centre, debout sur un tertre, mais cette fois, son visage est tourné vers le spectateur et son regard apparaît sombre et impénétrable. Ses mains sont derrière son dos et serrent le dossier d’une chaise contre laquelle il s’appuie. À sa gauche, la monture sellée dans L’Œil du maître fait place à un abri constitué de planches où deux aides-de-camp écrivent l’ordre attendu par un officier d’ordonnance. À la droite de Napoléon, les grenadiers avancent en rangs rendus quasi fantomatiques par la fumée et la pluie oblique. Plus aucune allusion n’est faite à la bataille de Dresde, dernière grande victoire de l’empereur, renforçant le côté allégorique de la planche qui isole la figure de Napoléon, anticipant sa chute et la disparition de la Grande Armée.

Préparatoire à cette lithographie, notre dessin prouve que l’artiste avait envisagé de dramatiser encore davantage la scène, tout en la rendant plus triviale et en la situant plus exactement à Dresde, au petit matin pluvieux du deuxième jour de la bataille, le 27 août 1813. Si l’on y retrouve la hutte des aides-de-camp et l’officier tels qu’ils figureront, logiquement en contrepartie, dans la planche de L’Artiste, le reste est tout différent. S’appuyant sur sa chaise, l’empereur est ici vu de dos, observant la manœuvre des troupes dans la plaine. Sa silhouette immédiatement reconnaissable, légèrement courbée, ne laisse en rien deviner les pensées qui l’absorbent et lui font ignorer l’orage qui s’abat sur le champ de bataille.

La scène est traitée rapidement, comme prise sur le vif. Le pinceau nerveux et alerte ne saisit que l’essentiel, suggérant en quelques traits la violence de la pluie, le mouvement des cuirassiers, le souffle du vent dans les habits de Napoléon et les plis de la toile qui recouvre l’abri. Jouant avec le velouté de l’encre diluée et la clarté du papier laissé parfois en réserve, Raffet distribue les masses et les plans et modèle les volumes avec un sens rare du clair-obscur. Pour finir, il renforce à la gouache l’opacité de la fumée, confirmant ainsi sa place centrale, a contrario de toutes les règles académiques. Abandonnée dans la lithographie finale, cette mise en scène d’une grande intensité dramatique, révèle la complexité de la figure napoléonienne dans l’œuvre de Raffet, qui se découvre un peintre plus roman- tique que dans ses lithographies et ses croquis d’après nature. À tel point, que le texte de L’Artiste semble curieusement correspondre mieux à notre dessin, avec son atmosphère à la fois lyrique et tendue, qu’à la lithographie.
A.Z.

Bibliographie générale (œuvre inédite)
• Pierre Ladoué, Un peintre de l’épopée française : Raffet, Paris, A. Michel, 1946. • Hector Giacomelli, Raffet, son œuvre lithographique et ses eaux-fortes, Paris, 1862.


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