Giovanni Francesco BARBIERI dit LE GUERCHIN (Cento, 1590 - Bologne, 1666)

Jacob bénissant les fils de Joseph

21,3 x 26,6 cm
Circa 1620
. Plume et encre brune, lavis brun sur traits de pierre noire
. Au revers, essais de plume et annotations illisibles (... face...)
. Filigrane rogné près du bord supérieur : fleur de lys de Florence dans un cercle

Provenance
• Certainement collection du comte Antonio Maria Zanetti (1680-1766), Venise.

• Acheté à Venise vers 1791 par Dominique-Vivant Denon (1747-1825).

• Collection du baron Dominique-Vivant Denon, Paris (sans marque), jusqu’en 1829 au moins.
• France, collection particulière.

Œuvres en rapport

• Gravé par Vivant Denon pour les Monuments des arts du dessin sous le titre « Un Patriarche avec ses enfants.

Tiré du Cabinet de M. Denon » (pl. 202).
Fut rappelé à Ferrare, où fit d’autres peintures pour ledit Légat, et pour son neveu, qui se délectait de dessins ; et fit un tableau d’Élie prophète dans le désert, et Jacob qui bénit les fils, avec toutes les figures entières.
Carlo Cesare Malvasia, Felsina Pittrice, vite de’ pittori bolognesi, Bologne, 1678, vol. II, p. 364.
Annus mirabilis : c’est ainsi que Sir Denis Mahon qualifia l’année 1620 dans la carrière du Guerchin. Passés entre Cento, Bologne et Ferrare, ces quelques mois virent naître une suite de chefs-d’œuvre dominée par le Saint Guillaume d’Aquitaine recevant l’habit monastique peint pour l’église de San Gregorio à Bologne (Bologne, Pinacoteca nazionale), ainsi que les tableaux réalisés pour la collection personnelle du Cardinal Jacopo Serra (1570-1623), légat papal à Ferrare : Saint Sébastien soigné par sainte Irène (Bologne), Le Retour du Fils Prodigue (Vienne), Samson capturé par les Philistins (New York), Élie nourri par les corbeaux (Londres) et Jacob bénissant les fils de Joseph (Dublin).

Rarement traité par les artistes, le sujet de ce dernier tableau est tiré du Livre de la Genèse. L’un des personnages les plus complexes de la Bible, Jacob, appelé Israël après avoir combattu l’ange, était venu en Égypte sur l’invitation de Joseph. Sentant sa mort proche, il fit venir son fils et ses petits-fils, Manassé, l’aîné, et Ephraïm, le cadet. Alors que la tradition voulait que l’on bénisse l’aîné avec la main droite, Jacob posa la gauche sur Manassé et la droite sur Ephraïm, répondant à l’interrogation de Joseph que le cadet « sera plus grand » et que « sa postérité deviendra une multitude de nations » (Gn 48, 13-19).

Ce thème original fut certainement suggéré à Guerchin par le cardinal Serra qui portait le même nom que le patriarche. Le prélat laissa pourtant toute la liberté à son peintre, ne voulant brider ni son génie qu’il avait déjà pu apprécier, ni son invention qu’il savait féconde et qui, chez le Guerchin, prenait la forme d’un grand nombre de croquis. Empressés et concis, études d’ensemble ou de détail, faits d’une traite ou mainte fois repassés, les dessins préparatoires à la plume et au lavis du Guerchin sont autant de méandres de son imagination ardente, recherchant la meilleure expression possible, la meilleure gestuelle, le meilleur effet de lumière.

La rareté du sujet de Jacob bénissant les fils de Joseph fit que les feuilles préparant le tableau, disparates et dispersées entre plusieurs collections publiques et privées, demeurèrent longtemps non identifiées, l’attribution de certaines au Guerchin étant même discutée. Aussi, c’est sous le titre Un Patriarche avec ses enfants que Dominique-Vivant Denon avait gravé notre œuvre, alors l’un des joyaux de son cabinet, pour illustrer le talent du Guerchin dans son ouvrage encyclopédique consacré aux « arts du dessin » et resté inachevé. L’infatigable collectionneur l’avait certainement acquis à Venise, où il se retira fuyant l’incertitude révolutionnaire : « le célèbre cabinet de Zanetti était resté indivis ; et, dans tous ses successeurs, il n’avait laissé aucun héritier de ses talents et de ses goûts. Je ne pouvais tout acheter à la fois ; mais quarante dessins du Parmesan, soixante du Guerchin, me parurent un trésor3. »

Avec notre dessin, on peut aujourd’hui reconnaître sept croquis préparatoires au tableau du cardinal Serra. Tous sont à la plume et au lavis, de dimensions relativement proches et traitent la scène dans son ensemble, exception faite d’un petit croquis qui étudie le buste de Jacob (Cento, Pinacoteca, 13 x 13 cm). Toutefois, la composition diffère si radicalement d’une feuille à l’autre, qu’il est aisé de comprendre la difficulté de rattacher une série aussi disparate à une seule et même peinture.

Dans le tableau, Guerchin choisit de représenter le moment précis où Joseph questionne son père sur la raison de son geste de bénédiction inversée. Le vieillard, à demi-nu, se redresse sur son lit, en accord avec les Écritures (« Israël rassembla ses forces et s’assit sur son lit », Gn 48, 2). Il se tourne vers son fils, à droite, et, ce faisant, retire ses mains des têtes des enfants, à gauche de sa couche.
La composition est quasiment la même dans le dessin conservé à Moscou, sans doute le plus tardif (musée Pouchkine des Beaux-Arts). Le croquis de Bayonne montre Jacob tourné vers ses petits-fils (musée Bonnat, inv. RF 50940), tandis que dans celui de Chicago, toute la scène est en contrepartie et la pose de Joseph, agenouillé, longuement travaillée dont témoignent de nombreux repentirs. Quant aux esquisses de Chatsworth et de Windsor (Royal Collection, inv. RCIN 902471), il n’y est plus question de l’intervention de Joseph qui ne semble pas être l’homme lisant un livre : ce personnage étrange et absorbé par sa lecture prend d’ailleurs les traits d’un jeune homme dans le dessin de Windsor. La scène a toujours lieu dans la chambre de Jacob, mais le vieillard est debout et vêtu à la mode de l’époque d’une longue robe boutonnée ou d’un manteau. Il se penche vers les deux garçons, le regard bienveillant.

Plus éloigné encore de la composition finale, notre dessin doit vraisemblablement être placé très en amont de la réflexion créatrice de l’artiste, tel un primo pensiero. Toute indication d’espace est absente, il n’y a ni lit, ni colonne, ni drapés, mais seulement trois demi-figures, comme dans le Retour du Fils Prodigue peint pour le cardinal Serra (Vienne, KHM, inv. 253), l’une des œuvres les plus caravagesques du Guerchin. Solennel dans son ample manteau fourré, le vieil homme serre contre son cœur le plus jeune des garçons qui s’abandonne aux caresses de son grand-père. De la main gauche – l’exacte répétition de celle du père dans le Fils prodigue –, Jacob attire l’aîné qui a les bras croisés sur la poitrine, geste traditionnel de demande de bénédiction.
Tout se passe comme si le peintre songea d’abord à un autre passage de la Genèse : « Et Israël dit : Fais-les approcher de moi, je te prie, afin que je les bénisse. Car les yeux d’Israël étaient obscurcis par l’âge, et il ne pouvait plus bien voir. Joseph les fit approcher de lui, et Israël les baisa, en les tenant embrassés » (Gn 48, 9-10).
Reconnaissable entre toutes, la ligne agitée et incisive du Guerchin s’apaise dans les plis du manteau et la chevelure blanche du patriarche. La plume devient plus attentive aux mains et aux visages, cherchant à capter l’émotion sincère du vieillard, la tendresse de ses gestes, la chaleur de son étreinte, l’innocence des petits enfants. Le pinceau vient disposer les ombres légères, fondues, qui ne troublent en rien la quiétude de la scène, si loin de la tension de la version peinte. Bien avant Rembrandt, qui s’empara du même sujet en 1656 (Kassel, Museumslandschaft Hessen, inv. GK249), le Guerchin traite ici l’histoire biblique non pas comme faite de passions et d’actions, mais d’émotions.

A.Z.

Nous remercions M. Nicholas Turner d’avoir confirmé l’attribution de notre dessin après examen de visu.

Bibliographie de l’œuvre
• Dominique-Vivant Denon, Amaury Duval, Monuments des arts du dessin chez les peuples tant anciens que modernes, Paris, Brunet Denon, 1829, vol. III. Suite des écoles italiques, pl. 202.
• Michael Jaffé, The Devonshire Collection of Italian Drawings, Phaidon Press, 1994, t. IV, Bolognese and Emilian Schools, p. 142, sous cat. 561 (comme perdu).
• Denis Mahon et Nicholas Turner, The Drawings of Guercino in the Collec- tion of Her Majesty the Queen at Windsor Castle, Cambridge, 1989, sous cat. 499 (comme perdu).

Bibliographie générale
• Marie-Anne Dupuy-Vachey (dir.), Dominique-Vivant Denon. L’œil de Napo- léon, cat. exp. Paris, musée du Louvre, RMN, 1999, p. 392-469, 511-515.
• Denis Mahon, Giovanni Francesco Barbieri, Il Guercino (1591-1666). Disegni, Bologne, 1992.
• Luigi Salerno, I dipinti del Guercino, Rome, 1988.
• Benjamin Perronet, « Denon, collectionneur typique ou atypique ? », dans D. Gallo (dir.), Les Vies de Dominique-Vivant Denon, Paris, La Docu- mentation française, 2001, t. II, p. 741-766.

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