Georges-Charles DUFRESNE (Millemont, 1876 - La Seyne-sur-Mer, 1938)

La dompteuse

42 x 47 cm
1917
. Encre et aquarelle sur papier brun marouflé sur toile vernissée. Signé et daté en bas à gauche « dufresne 1917 »


Provenance
• Galerie Stiebel, Paris (d’après l’étiquette au revers).
• France, collection particulière

Après avoir commencé sa formation chez un graveur, Charles Dufresne entra en élève libre dans l’atelier du médailleur Hubert Ponscarme. Il travailla ensuite pour le sculpteur Alexandre Charpentier. Le jeune artiste présenta avec succès des médailles au Salon de la Nationale des Beaux-Arts en 1902, et, en 1903, au Salon des Beaux-Arts de Paris et au Salon de la Libre Esthétique de Bruxelles. Deux ans plus tard cependant, au Salon des Indépendants, il exposa huit pastels. Car entretemps, Dufresne « dont les médailleurs les plus en vue envient la science du modelé, a quitté [...] la cire et l’ébauchoir pour le pastel ». Et au critique Charles Saunier de poursuivre : « Et un Dufrêne (sic) nouveau, point tout-à-fait imprévu pour ceux qui ont la bonne fortune de connaître l’artiste, de jouir de son esprit observateur et primesautier, apparaît. Un Dufrêne proche parent de Degas, disant d’une façon nouvelle, bien à lui, le pittoresque du café-concert, les allures de ses habitués, de ceux qui en vivent et de ceux qui en souffrent. Tout cela exprimé dans un dessin sobre mais essentiel et rehaussé de tonalités vibrantes. Après tout, les pastels de Dufresne sont peut-être le clou du salon des Indépendants, la plus grande nouveauté de ce rendez-vous de tant d’audaces. »

Peintre autodidacte et singulier, marqué à la fois par ses contemporains comme Toulouse-Lautrec ou Degas, et les maîtres anciens comme Véronèse, Tiepolo ou Rubens, Charles Dufresne obtint, en 1910, une bourse pour la villa Abd-el-Tif à Alger. La « villa Médicis algérienne », plus libérale et plus ouverte aux tendances de l’art moderne que l’institution romaine, accueillait des artistes dont la personnalité était déjà affirmée, leur permettant de travailler sans contrainte. Ce séjour de deux ans libéra le besoin d’exotisme de l’artiste. Sous le ciel d’Alger, il renonça au pastel pour l’encre de Chine, cherchant à capter la lumière si parti- culière de l’Afrique du Nord, puis se tourna vers l’aquarelle et l’huile qui traduisaient mieux que le velouté du pastel l’intensité chromatique de la vie orientale.

De retour à Paris, Dufresne continua d’exploiter les thèmes algériens sans pour autant abandonner ses observations parisiennes de café-concert, cirque ou guinguette, désormais traitées au pinceau d’une ligne nerveuse, avec une répartition attentive des ombres et des lumières. C’est à cette période de l’immédiat avant-guerre qu’appartient La Dompteuse conservée au Centre Pompidou, œuvre sans espace, confrontant, dans un fondu de sépia, les contours anguleux des fauves et la plastique molle de la femme de cirque.

La Première Guerre Mondiale sépare notre dessin daté de 1917 de cette feuille dont il reprend la disposition. Mobilisé dans l’infanterie en 1914, atteint par les gaz en 1916, Dufresne était alors affecté à la Section de camouflage de la IIIe Armée. L’artiste revint du front avec une palette assombrie, la facture mate et une ligne géométrique synthétisant d’une façon très personnelle le cubisme et le fauvisme. Le pan incliné du mur contre lequel s’appuie la dompteuse et les quelques marches situent la scène dans la coulisse du cirque ou dans la voiture-cage des fauves. Attendant son entrée en piste, la jeune femme blonde fixe le spectateur d’un regard calme, ses bras croisés sur la poitrine. À gauche, curieusement étagés, un lion et un guépard tout droit venu du bestiaire orientaliste paraissent indifférents, retenant leur puissance sauvage.
Dufresne développe ici un jeu de lignes contrastées, multipliant les traits verticaux à l’encre noire qui évoquent les barreaux de la cage, trop courts cependant pour toucher le haut de la feuille et enfermer réellement les félins. Ces traits sont par ailleurs contrebalancés par les demi-cercles aux larges contours qui forment, en s’emboîtant, les corps musculeux des animaux et la figure svelte de la dompteuse. Chaque trait fin est doublé d’un hachurage court devenant comme estompé et créant une impression inattendue de profondeur. Les coups de pinceau obliques chargés de tons ocres et rompus saturent la surface dans un effet décoratif et maîtrisé, participant de la synergie de la dompteuse et des félins.

A contrario du tumulte coloré de la Scène de cirque - Medrano réalisée par Dufresne à la même époque, avec ses couleurs pures et ses lignes enchevêtrées, notre dessin dépeint l’envers du décor flamboyant et dramatise le quotidien paisible et mélancolique du cirque.
A.Z.

Bibliographie générale (œuvre inédite)
• Philippe Chabert, Charles Dufresne, 1876-1938 : rétrospective, cat. exp.,
Troyes, Musée d’Art moderne, 1987.

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