Bartolomeo PASSAROTTI, attribué à (Bologne, 1529 - 1592)

La prédication de Saint Jean Baptiste au désert

28,2 x 36,3 cm
Circa 1560
. Plume et encre brune, lavis brun, rehauts de blanc, sur traits de pierre noire et de sanguine
. Au verso du montage, annotation du XVIIIe siècle à l’encre : Un dessein de Thaddée Zuccaro. acheté de Groot pour i2. fl[orins].


Provenance
• Collection anonyme, France (d’après l’annotation au verso).
• Grande Bretagne, collection particulière

Fréquente dès le début de la Renaissance, l’image de Saint Jean Baptiste prêchant dans le désert connut une ample résonance à l’âge maniériste, en écho aux réflexions du Concile de Trente sur l’importance de la prédication instructive et exaltée. Dernier prophète de l’Ancien Testament et premier prédicateur de la chrétienté, le Baptiste, dépeint seul par Léonard ou Andrea del Sarto, apparaissait désormais au milieu d’une foule de plus en plus hétéroclite et dense, allant jusqu’à saturer l’espace comme chez Jacopino del Conte (Rome, Oratorio San Giovanni Decollato, 1538).

C’est une maniera plus raffinée et élégante, celle de Vasari et de Salviati, qui règne dans notre feuille. L’artiste met à profit toutes les techniques graphiques pour un effet d’une saisis- sante beauté. La première ébauche, très libre et sommaire, est faite à la sanguine. Les quelques traits ne font que parcourir le paysage luxuriant, contourner le rocher, la figure du Précurseur et placer les « multitudes » venues l’entendre : « Jérusalem, et toute la Judée, et toute la région du Jourdain » (Mt 3, 5). Préparée probablement par un croquis séparé, la composition pyramidale, ainsi que l’essentiel des attitudes et des formes sont alors déjà trouvés, du contrapposto de Saint Jean, au geste d’étonnement de l’homme en turban qui pose la main sur l’épaule de son compagnon. La pierre noire, fine et légère, vient ensuite suggérer quelques détails : troncs des arbres, lanières de cuir de l’armure, zones d’ombre, plis des drapés ou la bourse de l’un des personnages de gauche qui le désigne comme un publicain.

Le dessinateur poursuit son travail à la plume et au lavis, n’hésitant pas à s’écarter de son épure au crayon et de revenir lorsqu’il estime qu’un meilleur effet puisse être obtenu. Ainsi, les deux personnages à droite, l’homme barbu assis par terre ou le groupe de Judéens captivés à l’arrière-plan ne changent guère. A contrario, la pose de l’enfant que tient une jeune mère assise au pied du rocher est considérablement modifiée, tout comme le bras droit du Saint Jean, dorénavant levé plus haut vers le ciel. De même, au ras du bord droit de la feuille, l’homme au chapeau de pèlerin se retrouve accompagné de deux personnages initialement non prévus, issus d’une gravure du Parmesan (Jeune homme assis sur un rocher et deux vieillards conversant) – il s’agit sans doute de l’unique emprunt direct à un autre artiste. La bourse du receveur d’impôts est omise, brouillant son identification, alors même qu’il renvoyait, avec le superbe capitaine à la figure serpentine et l’homme imberbe enveloppé dans un manteau, à l’Évangile de Saint Luc qui nomme des soldats, des publicains et des Pharisiens parmi ceux qui avaient questionné le Baptiste (Luc 3, 10-14). Enfin, le soldat à l’extrême gauche disparaît presque entièrement, pour ne renaître que lorsque l’artiste parachève son œuvre de quelques touches de blanc, judicieusement placées.
La variation de l’écriture, tantôt rapide, fluide et tenue, tantôt attentive et épaisse, complique l’attribution de notre feuille, alors même que la main sûre et la création aisée et inspirée sont celles d’un maître affirmé. Il suffit, pour s’en rendre compte, de considérer le profil inquiet du publicain, les poses dansantes des deux hommes à droite aux vêtements exotiques ou la musculature saillante du soldat, mais surtout la virtuosité du travail à la plume, aux hachures rigides, parallèles et entrecroisées qui envahissent les zones d’ombre.

Or, cette manière de traiter les formes est caractéristique de l’art de Bartolomeo Passarotti, peintre et graveur bolonais formé essentiellement à Rome au contact de l’architecte Vignole et de Taddeo Zuccaro. Raffaello Borghini relate ainsi dans Il Riposo paru en 1584 : À Bologne vit Bartolomeo Passerotti, peintre très fameux, qui, d’abord étudia l’art avec Iacopo Vignuola, architecte et peintre ; avec lui, il alla à Rome, où il étudia grandement le dessin. Mais Vignola, pris par ses affaires, retourna en France d’où il était venu, et Passerotto [sic] à Bologne ; et peu de temps après retourna à Rome et commença à travailler avec Taddeo Zuccaro, et assez longtemps demeurèrent ensemble. Mais Federigo, frère de Taddeo, vint à Rome ; alors Passerotto alla vivre à l’étage. Les sources documentaires manquent pour éclairer ces premières années de carrière de Passarotti, mais on s’accorde généralement pour placer sa collaboration avec Taddeo Zuccaro entre 1556 et 1560 environ, date à laquelle l’artiste acheta un atelier à Bologne.

Non seulement notre belle feuille correspond parfaitement au style en vigueur à Rome dans les années 1550, mais les influences qui s’y lisent sont exactement celles qu’avaient façonné l’art de Passarotti. La gestuelle venue en partie de Raphaël se mêle à la magnificence de Vasari, au dynamisme de Salviati, à l’expressivité des peintres du Nord œuvrant alors en Italie comme Martin de Vos, tandis que l’élégance de l’ensemble et le travail du lavis ocré tout en transparence sont typiques des croquis de Taddeo Zuccaro.

La comparaison avec les esquisses de Zuccaro pour la décoration de la Villa Giulia (menée avec Vignole et Vasari), de la chapelle Frangipani ou l’autel de Santa Maria dell’Orto, révèle à la fois les concordances techniques et les différences dans le maniement de la plume. On retrouve au contraire bien des ressemblances entre notre œuvre et la série des Apôtres gravée par Passarotti d’après les dessins de Zuccaro et tout particulièrement l’Apôtre Paul dont la figure correspond à celle du publicain dans notre Prédication de Saint Jean Baptiste.
A.Z.
Bibliographie générale (œuvre inédite)
• Angela Ghirardi, Bartolomeo Passerotti, pittore (1529-1592). Catalogo generale, Rimini, 1990.
• Cristina Acidini Luchinat, Taddeo e Federico Zuccari, fratelli pittori del Cinquecento, 2 vol., Milan et Rome, Jandi Sapi, 1998.

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