Hyacinthe RIGAUD (Perpignan, 1659 - Paris, 1743)

Abraham van Hoey, ambassadeur de Hollande à la cour de France

83 x 65 cm
1736 Huile sur toile. Armoiries du modèle dans l’angle supérieur droit.Au revers de la toile de rentoilage, à la peinture blanche, une longue note biographique en néerlandais et la reprise de la signature de l’artiste apposée au dos de la toile d’origine :

Provenance
• Vente Deauville, Artcurial, 4 juin 2011, lot 8 repr.
• France, collection particulière.

« Le nom de ce peintre étoit aussi fameux dans les pays étrangers qu’en France, aucun Milord ne passoit à Paris sans exercer son pinceau : l’Allemagne & l’Espagne sont remplies de ses ouvrages. […] Rigaud sçavoit donner à ses portraits une si parfaite ressemblance, que du plus loin qu’on les apercevoit, on entroit, pour ainsi dire, en conversation avec les personnes qu’ils représentoient. »
Antoine-Joseph Dezallier-d’Argenville, Abrégé de la vie des plus fameux peintres, avec leurs portraits gravés en taille-douce, seconde partie, Paris, De Bure, 1745, p. 410-411.

Exposition
2001, Toulouse, musée Paul Dupuy, Les Collectionneurs toulousains du XVIIIe siècle, no 84.

Comme l’écrivit avec raison Dezallier-d’Argenville, la célébrité de Hyacinthe Rigaud eut tôt fait de traverser les frontières du royaume et nombreux furent des étrangers qui profitaient de leur séjour à Paris pour se faire représenter par le grand portraitiste. Depuis l’ambassadeur du Portugal qu’il peignit en 1696, l’artiste vit ainsi défiler dans son atelier la fine fleur de la diplomatie européenne : les ambassadeurs de Savoie (1697), d’Angleterre (1698 et 1734), de Suède (1699 et 1717), de l’Empire (1701), de Russie (1706 et 1722), de Florence (1710), d’Espagne (1721), sans même parler des envoyés extraordinaires, des ministres chargés d’affaires, des nonces apostoliques, etc.
C’est ainsi que, en date de 1735, Rigaud nota dans son Livre de raison, perdu et connu d’après la retranscription conservée à l’Institut de France : « Mr de Vanvuy, ambassadeur de Hollande 600 [livres] ». Une autre main, très renseignée et qui se chargea de terminer la copie de l’Institut , rajouta : « Van Hoey, ambassadeur des États généraux. Entièremt origl ». Ce dernier renseignement, « entièrement original », est précieux et explique sans doute le prix considérable payé par l’ambassadeur. Cette mention est par ailleurs parfaitement concordante avec la fin de l’annotation au revers de la toile de rentoilage qui reprend la signature originale devenue invisible, même si l’année diverge : 1736 au lieu de 1735. À moins d’une méprise sur le chiffre, il faut croire que le tableau commandé et payé en 1735, ne fut achevé et livré que dans le courant de l’année suivante. Et il est vrai qu’à cette époque, le portraitiste septuagénaire, fatigué d’une vie de labeur et ayant quitté l’Académie, avait pris l’habitude de travailler moins vite, et que son commanditaire ne semblait nullement pressé.

« Un Ambassadeur, personnage d’un génie supérieur, Politique consommé, zélé pour le maintien du Gouvernement présent de sa République, & en particulier pour celui de la Hollande, sa chère Patrie, ardent Partisan de la Liberté », selon le préfacier anonyme de l’édition de sa correspondance , Abraham van Hoey naquit à Gorkum (Gorinchem) en 1684. Sa carrière fut brillante : pensionnaire (fonctionnaire) à Gorkum, conseiller à la cour de Hollande en 1713, trésorier des domaines de la province de Hollande en 1717 malgré l’opposition de la ville d’Amsterdam. En 1727, les États Généraux l’avaient nommé ambassadeur à la cour de France en remplacement de Boreel : Van Hoey resta en poste durant vingt ans. Serviteur infatigable de la paix, artisan du traité de commerce et de navigation conclu entre la France et les Provinces-Unies en 1739, l’ambassadeur fut favorable à la neutralité des Pays-Bas dans la guerre de Succession d’Autriche et s’opposa violemment à ses compatriotes en 1743. Se sentant impuissant d’éviter la guerre, il demanda, en 1747, à être relevé de ses fonctions. À son départ de France, Louis XV lui offrit plusieurs médailles en or. Mal reçu dans son pays natal, il fut néanmoins réhabilité par le succès, durant la guerre de Sept Ans (1756-1763), de la « doctrine de l’Impartialité » qu’il prônait et qui fut favorable à la prospérité économique des Pays-Bas. N’ayant plus de fonctions officielles depuis son retour de France, Van Hoey s’éteignit à Marlot, près de La Haye, en 1766 .

Le portrait que nous présentons est donc une œuvre tardive de Rigaud et une illustration parfaite de la phase très particulière et ultime de son art. Connu pour sa technique picturale virtuose et relâchée, ses coloris vifs et le rendu illusionniste des matières, l’artiste, vers la fin de sa vie, accordait plus d’importance à la description graphique des éléments de représentation et privilégiait les teintes sombres, tirant sur le brun et le violet, sans pour autant abandonner son goût pour les textures et les effets d’étoffes.

Durant ses années de pratique, Rigaud était passé par maints modèles, expérimentant avec les ports de tête, le déploiement du buste, la mise des cravates, les agencements de drapés... La composition choisie ici – face au spectateur, la tête tournée à droite et le regard dirigé hors du cadre – n’était pas ainsi totalement nouvelle, même si la précision « entièrement original » du Livre de raison indiquait qu’elleétait créée spécialement pour l’occasion. L’artiste employa déjà la même présentation dans le portrait du financier John Law peint avant 1720 et connu d’après la gravure de 1738 et dans celui de Lucas Schaub peint en 1721 avec un « habillement répété » (repris d’après une autre œuvre) ce qui explique son prix plus modéré de 500 livres . La perruque savamment bouclée de l’ambassadeur des Pays-Bas, avec la longue mèche nouée en cadenette sur l’épaule rappelle également celle du financier Law, tandis que la cravate de dentelle terminée par des pompons frangés et le manteau enveloppant le buste et cachant les mains trouvent leur écho dans le portrait fermier général Jean-François de La Porte de Meslay, lui aussi « entièrement original » et payé 600 livres en 1733.

Malgré ces points communs, révélateurs de la pratique du portraitiste, le portrait de Van Hoey apparaît nettement plus monumental. L’arrière-plan clair et architecturé, le cadrage large, la facture ferme, le dessin serré des boucles de la perruque et des motifs floraux de la dentelle mettent en valeur le port altier du diplomate, son profil autoritaire, son regard franc et soulignent la respectueuse distance qui sépare le spectateur du modèle. Avec une audace singulière, Rigaud offre ainsi à son commanditaire un majestueux drapé de velours lie-de-vin aux reflets argentés et cangianti vert Véronèse sur le revers doublé de satin.

A.Z.

Bibliographie de l’œuvre
- Dominique BREME, Les Collectionneurs toulousains du XVIIIe siècle, cat. exp. Toulouse, musée Paul Dupuy, Paris, Somogy, 2001, p. 196-197, cat. 84, repr.
- Claude COLOMER, « Hyacinthe Rigaud 1659-1743 », Connaissance du Roussillon, 1973, 2, p. 29.
- Paul EUDEL, Les Livres de comptes de H. Rigaud, 1910, p. 114.
- Ariane JAMES-SARAZIN, Hyacinthe Rigaud (1659-1743), Paris, Faton, 2016, vol. I, -L’Homme et son art, p. 300, 433, 503-504, repr. p. 299 ; vol. II, Catalogue raisonné, p. 521-522, cat. P.1482.
- Stéphan PERREAU, Hyacinthe Rigaud. Catalogue raisonné de l’œuvre, www.hyacinthe-rigaud.com.
- Stéphan PERREAU, Hyacinthe Rigaud. Le Peintre des rois, Montpellier, les presses du Languedoc, 2004, p. 179, p. 242.
- Stéphan PERREAU, Hyacinthe Rigaud (1659-1743). Catalogue concis de l’œuvre, Sète, Nouvelles presses du Languedoc, 2013, cat. P.1398.
- Stéphan PERREAU, « L’Ambassadeur Van Hoey par Hyacinthe Rigaud à Deauville », mis en ligne le 6 mai 2011, URL : http://hyacinth-rigaud.over-blog.com.
- Jean ROMAN, Le Livre de raison du peintre Hyacynthe Rigaud, Paris, 1919, p. 212.

Bibliographie générale
Ariane JAMES-SARAZIN, Rigaud intime (1659-1743), cat. exp., Perpignan, musée des Beaux Arts, 2009.

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