Attribué à Jacques LEBRUN (né à Courthézon, 1760)

Brutus et son épouse, Porcia, fille de Caton d’Utique

36,2 x 49,4 cm
1799. Huile sur toile, esquisse

Provenance
• France, collection particulière

Au Salon de 1777, Nicolas-Bernard Lépicié présenta l’un des deux grands tableaux qu’il venait de peindre pour Louis XV intitulé Le Courage de Porcia (no 11, Lille, musée des Beaux-Arts, inv. P.489). Pour cette commande royale, le professeur adjoint de l’Académie reprit le récit moralisateur issu des Faits et dits mémorables de Valère Maxime et que le Livret du Salon reproduit mot pour mot (livre III, chap. II, 15) : ayant appris le projet de son époux, Brutus, d’assassiner César, Porcia demanda un rasoir, le fit tomber exprès et se blessa. À Brutus, venu aux cris des servantes, Porcia répondit que ce n’était pas par imprudence, mais en voulant essayer, si le complot échouait, avec quelle fermeté elle pourrait se tuer.

Le tumulte révolutionnaire fit ressurgir le texte de Plutarque, nettement plus dramatique et mettant en avant la détermination et la constance de Porcia. D’après l’historien, c’est en voyant son époux préoccupé et pour ne lui demander son secret qu’après avoir montré qu’une femme est capable d’endurer les pires maux, que Porcia se coupa :

« Elle fait sortir de sa chambre toutes ses suivantes, prend un couteau et se l’enfonce profondément dans la cuisse. Le sang coule en abondance ; les douleurs violentes sont bientôt suivies de la fièvre. Brutus, plein de trouble et d’alarmes, ne savait que penser ; alors Porcia, d’un air calme, lui montre la blessure qu’elle s’est faite, et lui rend compte de son motif. Brutus, ravi en admiration, lui fait part de tout le projet de la conspiration, et il n’eut pas lieu de se repentir de la confiance qu’il prit en elle, et qu’elle avait si bien méritée . »

Ce résumé de Plutarque provient du Livret de Salon de 1799. Le tableau présenté sous le numéro 185 et « appartenant à l’auteur » était l’œuvre de Jacques Lebrun. Comme la plupart des participants des salons post-révolutionnaires, ouverts à tous les artistes et non plus seulement aux seuls académiciens, Lebrun ne donnait pas le nom de son maître dans la peinture, mais précisait seulement qu’il était originaire « du département de Vaucluse » et habitait rue de la Loi (actuelle rue de Richelieu). Outre Porcia, le peintre exposait une gouache représentant Clytemnestre, ainsi que deux portraits : « une personne occupée à écrire » et celui de la famille de l’artiste (nos 185-188).

La carrière de Jacques Lebrun fut intimement liée à la Révolution. On sait d’après sa carte de sureté (établies à Paris sous la Terreur, ce sont les ancêtres des cartes d’identité) délivrée en décembre 1793 qu’il était né en 1760 et qu’il arriva à Paris en 1782, soit sous l’Ancien Régime . En 1793, on retrouve Lebrun sur la Liste des citoyens envoyés à Paris par les assemblées primaire à la fête nationale de l’unité et de l’indivisibilité de la République du 10 août 1793 en tant que représentant du canton de Courthézon, district d’Orange, département des Bouches-du-Rhone . La même année, il fut présent pour la première fois au Salon sous trois numéros : Un Cadre contenant plusieurs miniatures, La Mort de Lucrèce mesurant de 195 sur 130 cm et L’Hermitage habité par J. J. Rousseau, près de Montmorency, ou le Berceau de la nouvelle Héloïse (nos 602, 648, 649). Au Salon suivant, en 1795, Lebrun exposait un dessin allégorique représentant La Loi ordonnant à la Justice de punir les auteurs des crimes du 2 et 3 septembre, des miniatures et un portrait de Rousseau (no 307-309). En 1796, ce fut une grande toile représentant Emma (fille de Charlemagne) portant son amant sur ses épaules (no 259) et en 1798, des miniatures (no 251). De toutes ces œuvres, seules subsistent quelques portraits en miniatures dont une conservée au Louvre et une autre au musée Carnavalet à Paris.

Politiquement très actif, Lebrun fut membre de la Société républicaine des Arts instaurée pour révolutionner les arts en rompant avec le passé. On doit à l’artiste un vibrant « Discours prononcé à l’occasion de la plantation de l’Arbre de la liberté » en 1794, et une intervention vigoureuse lors de la séance du 15 avril 1795 (26 germinal l’an 2), où il affirma que les peintres des paysages et des fleurs ne peuvent rien sur les mœurs et ne sont pas utiles « au peuple et à sa régénération » . L’écrit le plus connu de l’artiste est le grand article paru dans le Moniteur Universel sur le Salon de 1799 . S’il s’abstient d’évoquer ses propres œuvres comme Porcia, Lebrun y fait une critique virulente des portraitistes, trop nombreux à son goût – seuls Girodet et Sablet trouvent grâce à ses yeux –, et des artistes trop routiniers et imitateurs. Il loue les paysages de Valenciennes et de Bertin, les tableaux de genre de Boilly et Drolling, et plus particulièrement les peintures mythologiques d’Hannequin, Gérard, Garnier et Vernet, ainsi que les œuvres de Greuze, « remarquables par le sentiment, l’expression, l’harmonie qui caractérisent tout ce qui est sorti de son pinceau ».

Selon toute vraisemblance, notre esquisse est, sinon le tableau présenté au Salon, du moins un travail préparatoire. Non seulement elle correspond parfaitement à la description du Livret, mais surtout on y lit cette volonté d’un « retour des arts à leurs vrais principes » prôné par Lebrun. L’œuvre, de toute évidence, appartient à un artiste qui avait échappé à la rigoureuse école académique, mais fut sensible au courant néoclassique d’avant le Consulat et à l’art des maîtres tels que Greuze, Jean-Joseph Taillasson (1745-1809) et plus particulièrement Guillaume Guillon-Lethière (1760-1832). Cependant, la touche rapide et étalée, la lumière savamment distribuée témoignent d’un vrai métier.

Mais surtout, notre petit tableau surprend par son éloquence et son intensité théâtrale. Avec son architecture monumentale, la chambre de Porcia devient tel un temple antique. Point de servantes, si nombreuses chez Lépicié, mais seulement les deux époux et la statue du tribun Caton qui semble encourager sa fille par son geste d’orateur. De même, la petite entaille sur la jambe dans le tableau peint pour Louis XV devient ici une plaie béante d’où s’échappe le sang en abondance.

Le rouge du sang trouve son écho étonnant dans les semelles des sandales de Brutus, anticipant sa participation à l’assassinat de César. Le reste est peint dans une palette sobre et éteinte, entre bruns jaunâtres et bleus indigo, pour mieux se concentrer sur les attitudes dramatiques et volontaires des deux protagonistes et leurs visages. Celui de l’époux, sévère et anguleux, est manifestement emprunté à Brutus de l’esquisse de Guillon-Lethière présentée au Salon de 1793 (collection particulière) ou à Caton dans la Mort de Caton d’Utique peint par le même artiste en 1795 (Saint-Pétersbourg, Ermitage, inv. 1302). Quant à Porcia, sa face semble un masque de tragédie grecque, avec ses yeux dépourvus de blanc et sa bouche entrouverte.

A.Z.

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