Jean-Charles-Joseph RÉMOND (Paris, 1795 - 1875)

La Mort d’Hippolyte

82 x 100 cm
1819. Huile sur sa toile d’origine. Signé et daté REMOND 1819

"La frayeur les emporte, et, sourds à cette fois,
Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.
En efforts impuissants le maître se consume.
Ils rougissent le mors d’une sanglante écume. […]
À travers des rochers la peur les précipite.
L’essieu crie, et se rompt. L’intrépide Hippolyte
Voit voler en éclats tout son char fracassé.
Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.
Excusez ma douleur. Cette image cruelle
Sera pour moi de pleurs une source éternelle.
J’ai vu, Seigneur, j’ai vu votre malheureux fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veut les rappeler, et sa voix les effraie.
Ils courent. Tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.
De nos cris douloureux la pleine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit […]
J’arrive, je l’appelle, et me tendant la main
Il ouvre un œil mourant, qu’il renferme soudain.

Racine, Phèdre, 1677, acte V, scène VI, v. 1541-1560.

Le récit poignant de Théramène qui décrit à Thésée la mort atroce de son fils, est au cœur de l’avant-dernière scène de Phèdre, chef-d’œuvre de Racine. À l’inverse de la mort de Phèdre qui clôt la pièce, celle d’Hippolyte n’est vue par les spectateurs qu’à travers de ce long monologue prononcé avec grande émotion par le gouverneur du prince qui l’avait élevé. Théramène remplace, chez Racine, le messager anonyme chargé de la même funeste mission dans les tragédies d’Euripide et de Sénèque dont le poète français s’était inspiré. Les auteurs antiques n’avaient en outre placé personne auprès du jeune homme mourant, tandis que Racine, par la bouche de Théramène, relate l’arrivée d’Aricie, l’aimée d’Hippolyte, qui accuse les dieux par un « triste regard », puis « tombe pâmée » dans les bras d’Ismène, sa confidente (vers 1574-1588).

C’est donc le théâtre classique et non les sources antiques qu’avait employé Jean-Charles-Joseph Rémond lorsqu’il peignit La Mort d’Hippolyte que nous présentons. Au premier plan, il plaça donc le corps d’Hippolyte d’une blancheur morbide, la tunique rouge rougie encore davantage par le sang. Sa tête sans vie repose sur la main de Théramène, vieillard majestueux qui se tourne avec fougue et compassion vers la jeune fille aux habits de princesse, Aricie, dont les jambes flanchent, et Ismène, qui soutient in extremis sa compagne dévastée. À gauche, les roues éclatés du char et plus loin, le tronc d’arbre qui, d’après Sénèque, infligea la blessure mortelle au flanc du héros. À droite, on aperçoit les chevaux qui s’éloignent, les yeux rouges d’effroi et de folie. Enfin, derrière, se découpe la silhouette de la ville de Trézène nichée dans les rochers et bordée par la mer encore bourdonnante car elle vient d’engloutir le monstre marin qui avait apeuré les chevaux d’Hippolyte. Ce monstre fut envoyé par Poséidon à la demande de Thésée lui-même, convaincu de la liaison de son fils avec son épouse, Phèdre.

C’est tout le récit de Théramène, l’un des morceaux les plus célèbres de la poésie française, qui se retrouve ici dépeint. Mais, à l’inverse de ses illustres prédécesseurs, dont Charles Le Brun qui prit ce même sujet pour le frontispice de la première édition de la tragédie, la paysage prend le pas sur les figures humaines, dépassées par la monumentalité et l’impassibilité de la nature.

En effet, Rémond est un paysagiste, l’un des plus doués de la génération qui s’épanouit entre Joseph Vernet et Corot et donne des artistes tels que Alexandre-Hyacinthe Dunoy (1757-1841) ou Achille-Etna Michallon (1796-1822). Né à Paris d’un imprimeur en taille-douce, Rémond suit, dès 1809, l’enseignement de Jean-Baptiste Regnault (1754-1829), peintre d’histoire néoclassique qui lui inculque une solide connaissance d’anatomie. En 1814, il entre à l’École des Beaux-Arts comme élève du paysagiste Jean-Victor Bertin (1767-1842). La même année, le jeune artiste présente au Salon une Église d’un village en Bourgogne (no 780). Trois ans plus tard, alors que l’Académie créé le Grand Prix de Rome du Paysage historique remporté par Michallon, Rémond envoie une autre vue prise d’après nature (no 639), mais signe deux tableaux, un Paysage très classique (Varzy, musée, inv. VP 272) et la Mort d’Adonis (Clamecy, musée) , tous deux de mêmes dimensions que notre peinture.
En 1819, date de la Mort d’Hippolyte, Rémond est déjà un artiste reconnu. Il présente au Salon deux grandes et ambitieuses peintures, Paysage historique représentant Œdipe (no 941, 162 x 226,8 cm, localisation inconnue) et Paysage Historique représentant Philoctète dans l’île de Lemnos (localisation inconnue). Il obtient une médaille de seconde classe et une commande d’État pour la Galerie de Diane à Fontainebleau (Carloman blessé à mort, 190 x 280 cm, Louvre, inv. 7409).
La consécration arrive lors de la tenue du deuxième Grand Prix de Paysage Historique en 1821. Rémond remporte le concours à la majorité absolue des suffrages pour L’Enlèvement de Proserpine (114 x 146 cm, Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts, inv. PRP 61). Le jury loue particulièrement la « conception très agréable » et note que « l’ensemble est harmonieux, que l’exécution est brillante et ferme, que celle des figures feroit honneur à un peintre d’histoire » . L’un des élèves de Rémond participe également à l’épreuve (probablement Frédéric-Étienne Villeneuve), ce qui fait dire aux critiques que la tenue du concours tous les quatre ans pénalise l’artiste dont « la réputation et l’état sembloient assurés déjà par deux succès au Salon » .

Après quatre années passées comme pensionnaire en Italie, Rémond revient en France et excelle dans le genre de paysage composé nourri d’observation attentive de la nature. Il jouit d’un renom mérité, expose jusqu’en 1848 aux Salons, reçoit régulièrement des commandes d’État et ouvre, vers 1827, un atelier où commencent notamment leur formation Théodore Rousseau et Eugène Fromentin.

Après son séjour romain, la manière de Rémond s’assouplit et se perfectionne, mais il reste fidèle aux doctrines néoclassiques et au style qui lui est personnel : une composition qui se développe à partir d’une perspective étagée, une ingénieuse répartition de la lumière qui éclaire ou laisse dans l’ombre certains éléments afin de renforcer l’illusion de l’espace, les fonds estompés sur lesquels se détachent les feuillages finement dessinés, la disposition gracieuse des personnages.
Notre tableau illustre à la perfection le talent de Rémond pour les paysages historiques et son intérêt pour les sujets dramatiques. Il est possible que le peintre destinait La Mort d’Hippolyte au Salon, mais préféra finalement y envoyer des œuvres plus imposantes. L’artiste reprit d’ailleurs ce même sujet pour un tableau monumental présenté au Salon de 1845, en montrant cependant cette fois-ci l’instant qui précède la chute du héros (Hippolyte, no 1412, 240 x 220 cm, localisation inconnue) : « l’artiste a représenté Hippolyte sur son char, emporté par ses chevaux à l’apparition du monstre dont le dos s’élève sur la mer comme une montagne humide. Le récit de Racine, suivi par M. Rémond, a heureusement inspiré le peintre qui s’est montré doublement habile en faisant un fort beau groupe de figure et de chevaux, et en plaçant cette scène dans un paysage-marine traité avec verve et vérité . »

Dans notre peinture, le monstre a déjà disparu et seules quelques vagues brouillant la surface des flots rappellent sa présence. La nature est pénétrée du drame qui se joue au premier plan, dans le clair-obscur à la fois réaliste et théâtral créé par les rayons de soleil traversant les frondaisons épaisses des arbres. Ce contraste se prolonge dans le paysage où les teintes froides et bleutées du ciel, de l’eau et des feuilles des arbres de la côte se disputent avec les coloris chauds et ocrés de la terre, des rochers et des personnages. De même, l’immobilité des hommes qui traduit leur stupeur s’oppose à la course effrénée des chevaux. Tel un dramaturge, Rémond fait ainsi interagir dans son œuvre des forces et des passions contraires, leur offrant pour cadre une nature somptueuse et déjà romantique.
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Bibliographie générale (œuvre inédite)
Suzanne GUTWIRTH, « Jean-Charles-Joseph Rémond (1795-1875) premier grand prix de Rome du paysage historique », Bulletin de la Société d’histoire de l’art français, 1981, publ. 1983, no 50, p. 189-218 (omis).

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