Maximilien LUCE (Paris, 1858 - 1941)

Paris, ouvriers et travailleurs sur les quais de la Seine

60 x 73 cm
Circa 1900. Huile sur papier marouflé sur carton. Signé en bas à gauche

Provenance
• France, collection particulière

C’est une personnalité attachante que celle de Maximilien Luce, ce que résume très justement le critique Arsène Alexandre à l’occasion d’une exposition de l’artiste à la galerie Bernheim, en 1929 : « Ce qui ressort d’un examen d’ensemble de son œuvre, c’est la grande unité de son tempérament à travers des recherches fort diverses... La grande dominante : une virile tendresse, en pleine nature, un sentiment grave et décidé devant les spectacles de l’activité humaine [...]. Son art a tous les caractères de la simplicité, de la force et de la bonté [...]. Cet esprit chaleureux, généreux, a fait passer dans la peinture l’ardeur de son âme de brave homme, comme Corot dans la sienne son âme virgilienne. »

Maximilien Luce travailla comme apprenti puis ouvrier graveur, tout en se formant à l’Académie Suisse, dans la lignée de ses prédécesseurs impressionnistes, et dans l’atelier de Carolus-Duran. Le petit parisien avait été profondément marqué, à l’âge de treize ans, par la Semaine sanglante réprimant la Commune. Son engagement social fut à la mesure de cette expérience de jeunesse, qui ressurgira près de trente ans plus tard avec le tableau célèbre Une rue de Paris en mai 1871 (1903-1905, huile sur toile, 151 x 226 cm, Paris, Musée d’Orsay, inv. RF1977 235).

Au cours de son service militaire, la rencontre de Maximilien Luce avec les milieux anarchistes orienta son engagement politique futur. « Que ne suis-je Daumier ! » confiait-il à Jean Grave, directeur du journal anarchiste La révolte, qui deviendra Les temps nouveaux. Contrepoint d’un regret, Luce engagea ses talents de dessinateur auprès de La révolte, et d’autres journaux du même bord. Ses préoccupations, pour engagées qu’elles furent, tinrent plus de l’humaniste que du revendicateur, reflet d’une sensibilité soucieuse de placer l’homme au cœur de son travail.

Le peuple des travailleurs occupa constamment la quête plastique de Maximilien Luce. La Belgique fut pour lui une révélation. Accueilli par Émile Verhaeren en 1896, il séjourna à Bruxelles avant de parcourir la région de Charleroi. Proche de l’esthétique de Constantin Meunier, dont il copia les œuvres, Luce fut profondément marqué par ce paysage scandé d’usines, de terrils, de cheminées et de haut-fourneaux. « Ce pays m’épouvante. C’est tellement terrible et beau que je doute de rendre ce que je vois », écrivit-il à Henri Edmond Cross. A Paris, Luce retrouva des motifs similaires au tournant du siècle avec les chantiers de reconstruction la capitale, ceux de l’Exposition Universelle de 1900, et les grands travaux de percement du métro. Il y découvrit une abondance de sujets, au gré des débardeurs et déchargeurs sur les quais, des batteurs de pieux, terrassiers, maçons ou bitumiers.

Maximilien Luce représente ici un groupe d’ouvriers sur les quais de la Seine, affairés à décharger une embarcation. L’œil du peintre décèle la beauté là où le passant ne prêterait pas l’œil, et traduit la scène en coloriste sensible. Il emploie une palette lumineuse, faite de bleus et verts tendres, de beiges, roses, mauves, jaunes et ocres, rythmée par le rouge d’une ceinture ou le bleu nuit des ombres. Contrepoint de ces tonalités douces, la touche est large, franche, et laisse apparaître le passage du pinceau, sur un carton visible en réserve. Ami de Pissarro, Georges Seurat ou Paul Signac, Maximilien Luce s’était inscrit dès 1885 dans le courant pointilliste. Il abandonna progressivement la division optique dans la seconde moitié des années 1890, au profit d’une manière plus ample et plus fluide.

La composition dégage une robuste puissance : les hommes au travail sont solidement campés, les lignes géométriques des pontons et des mâts structurent l’espace que rythme le mouvement courbe des corps penchés sur la bielle. Luce a longuement étudié les ouvriers au travail, et traduit avec aisance ce sentiment d’effort. On retrouve ces mêmes profils arc-boutés dans les Ouvriers chargeant un navire (huile sur carton, 59 x 72 cm, collection particulière). L’activité des quais compte parmi les sujets favoris de Luce, qu’il illustra également avec Les Batteurs de pieux (1903, huile sur toile, 154 x 196, Paris, Musée d’Orsay, inv. RF1977 234), encore emprunt de l’esthétique néo-impressionniste, ou les Ouvriers sur le quai, dont la facture est plus proche de celle de notre tableau.
M.B.

Bibliographie relative à l’œuvre
Jean BOUIN-LUCE, Denize BAZETOUX, Maximilien Luce : catalogue raisonné de l’œuvre peint, La Celle-Saint-Cloud, JBL, 1986, t. II, p. 231, n° 919.

Bibliographie générale
Josiane GARNOVEL et al., Maximilien Luce et les bâtisseurs du Paris haussmannien, cat. exp. Guéret, Musée d’art et d’archéologie, 2015.
Marina FERRETTI BOCQUILLON (dir.), Maximilien Luce, néo-impressionniste. Rétrospective, cat. exp. Giverny, Musée des Impressionnismes, 2010.
Maximilien Luce, peintre la condition humaine, cat. exp., Mantes-la-Jolie, Musée de l’Hôtel-Dieu, Paris, Somogy, 2000.

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