Jean Baptiste PILLEMENT (Lyon, 1728 - 1808)

Paysage matinal avec des pêcheurs et un paysan conduisant son troupeau

48,5 x 63 cm
1780. Huile sur toile Signé et daté en bas à droite J. Pillement 1780

Provenance
• Collection Raymond Subes (1891-1970), Paris.
• Collection Françoise Blanc-Subes (1927-2015) et Jacques Subes (1924-2002), château des Évêques, Saint-Pandelon, France.

Le clair soleil d’été à peine levé dissipe les brumes, allonge les ombres, fait scintiller la rosée, chatoyer les feuilles des arbres et dorer les flancs abrupts des rochers. Les pêcheurs lancent leurs filets dans la rivière à l’eau encore figée par la torpeur de la nuit. Le berger conduit son troupeau vers un pâturage. Tout est paisible et calme, mais les pierres dangereusement inclinées dessinent des formes étranges et menaçantes et un tronc sans vie, desséché, se dresse en face. Un château en ruine surplombe l’eau et se découpe sur fonds laiteux faits d’une succession de collines verdoyantes et de montagnes.

Tout se passe comme si notre tableau offrait gracieusement comme un spectacle, ouvert à plusieurs nuances de lecture et à des suggestions en apparence contradictoires et c’est peut-être même de là que provient sa séduction. Ici, la nature ne sert guère aux actions grandiloquentes des héros de l’Histoire ou aux sujets de la Mythologie, mais théâtralise la douceur de la vie à la campagne, la marche d’un paysan et de son troupeau, la pêche au petit matin. Chaque groupe de personnages évolue dans un halo lumineux délimité par les frondaisons denses, le découpage des rochers ou les rives. Et, comme c’est le cas dans certains tableaux de Pillement, un regard furtif et interrogateur de l’un des protagonistes cherche à croiser les yeux du spectateur.

Daté de 1780, notre paysage est l’œuvre de maturité de Jean Pillement, l’un des talents les plus originaux de la fin du XVIIIe siècle. Il naquit à Lyon dans une famille artistique : son père Paul et son oncle Philippe avaient travaillé comme décorateurs et ornemanistes à Saint-Pétersbourg et à Lisbonne, préfigurant les propres incessantes pérégrinations de Jean Pillement. Après une formation lyonnaise chez le peintre d’histoire Daniel Sarrabat, puis parisienne aux Gobelins, cet artiste inclassable eut en effet une carrière faite de nombreux séjours auprès des cours étrangères. Commençant par un séjour de trois ans à Madrid entre 1745 et 1748, il gagna ensuite le Portugal, puis l’Angleterre en 1754. Décorateur et paysagiste, Pillement acquit outre-manche une notoriété certaine, mais ne s’y fixa pas. Revenu en France en 1761, il repartit aussitôt en Italie où il découvrit la campagne romaine, puis se rendit à Vienne où il réalisa de grands projets décoratifs pour la maison impériale. Engagé ensuite par Stanislas Auguste, roi de Pologne, l’artiste passa plus de deux ans à Varsovie à parer les résidences royales de chinoiseries, de fleurs et de paysages.
Pillement quitta Varsovie en 1767, gratifié du titre de premier peintre du roi de Pologne. Installé à Avignon, chez sa sœur Louise, mariée à un riche marchand de Pézenas, l’artiste reçut des commandes prestigieuses du prince des Asturies en 1773 (futur Charles IV d’Espagne) et surtout de Marie Antoinette en 1778 avec trois compositions pour le petit Trianon (perdues). À Londres entre 1772 et 1773 et peut-être également en 1779-1780, à Genève en 1774, Pillement fut de nouveau appelé à Lisbonne en 1780.
L’année 1780 marque le début de sa période la plus prolifique qui vit la réalisation de ses meilleures œuvres. Le succès de l’artiste fut immédiat auprès de la reine Marie Ière du Portugal, de l’aristocratie et de la bourgeoisie éclairée, dont l’importante colonie anglaise. Toute cette clientèle était particulièrement férue de ses paysages au pastel et à l’huile, réalisés dans un style très personnel, immédiatement reconnaissable et composés des mêmes éléments, sans qu’aucun dessin ne se répète à l’identique. Ni Portugal, ni France, ni Italie, ni Alpes : entièrement imaginaires, les paysages de Pillement sont des vues inventées, recomposées, dramatisées. Grands rochers massés sur un côté du tableau, ravins, chemins escarpés, chutes d’eau, ponts de bois fragiles, arbres aux troncs tortueux, lointains montagneux, bergers, porteurs de bois, fermiers, ânes embâtés, moutons : l’esprit créatif de Pillement est infini pour, de ses propres mots, rendre ses tableaux « interessant par le pincant du clair obscur et la cantité de figure et d’animaux » .
Quel que soit son lieu d’exécution – Angleterre, France où déjà Lisbonne –, le paysage que nous présentons est parmi les plus lumineux, raffinés et « pressieux » réalisés par le maître pendant cette année charnière. Il est probable que la peinture possédait un pendant représentant le soir, comparable à la toile conservée à San Francisco.
Comme à son habitude, le paysagiste reprit ici certains éléments de ses compositions antérieures, en les modifiant toutefois. On retrouve ainsi la vache de face dans La Vache blanche (huile sur toile, 45 x 61 cm, collection particulière) ou Vaches, chèvres et moutons dans un paysage montagneux (huile sur toile, 36,8 x 45,1 cm, collection particulière). Quant au rocher à droite, Pillement le remploya en 1786 dans ses Personnages dans un paysage montagneux (huile sur toile, 52 x 58 cm, collection particulière).

A.Z.

Bibliographie générale (œuvre inédite)
- Maria GORDON-SMITH, Pillement, Cracovie, IRSA, 2006.
- Nicole RICHE, Laurent FELIX, Maria GORDON SMITH, Jean Pillement, paysagiste du XVIIIe siècle (1728-1808), cat. exp. Béziers, Musée des beaux-arts, 2003.
- Nuno SALDANHA, Agostinho ARAUJO (dir.), Jean Pillement et le paysage au Portugal au XVIII ème siècle, cat. exp., Lisbonne, Fundação Ricardo do Espìrito Santo Silva, 1997.

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