Jacques CERIA dit DESPIERRE (Saint-Étienne, 1912 - Paris, 1995)

Péniches sur la Seine

65 x 82 cm
Circa 1940. Huile sur toile. Signée en bas à droite, situé au dos

Provenance
• France, collection particulière

Fils du peintre de paysage italien Edmond Ceria, Jacques Despierre se décrivit comme un « enfant de la balle », et grandit dans un milieu favorable à l’éclosion de son talent. Dès l’âge de 14 ans, le jeune garçon prit des cours de gravure. Il arpenta le Louvre en compagnie de son père, admira Poussin et Delacroix. Sur les conseils de Ceria, Despierre, qui prit ce pseudonyme par affection pour son jeune frère Pierre, étudia à l’Académie Colarossi puis à l’Académie Scandinave. Il y suivit les cours d’Otton Friesz et de Jacques Dufresne. Ce-dernier lui transmit ce sens de la structure et de l’organisation du tableau. En 1930, le peintre intégra l’atelier de Lucien Simon à l’École des Beaux-arts. En 1938, il se rapprocha du groupe Nouvelle Génération où l’on trouvait Lasne, Humblot, Jannot ou Tal Coat, qui prônaient « le retour à l’humanisme, le retour au sujet, le retour au dessin, le retour au métier consciencieux de la tradition dans un contact fervent avec la nature ».
Les influences de Jacques Despierre furent multiples. Il reconnut avoir trouvé dans le cubisme les bases de son travail, mais ne s’y limita pas, puisant aux multiples sources d’un XXe siècle fécond. Dans les galeries de la rue de Seine, l’artiste découvrit Derain et Vlaminck, et s’enthousiasma pour les portraits de Modigliani. Jacques Villon demeura l’une de ses figures tutélaires. En 1937, il admirait la Fée électricité de Dufy. Ce fut aussi l’année de sa première commande d’État. Au gré d’une longue carrière ponctuée de reconnaissances officielles, Despierre se confronta à la peinture de chevalet, à l’art de la médaille, mais également aux œuvres monumentales. Il réalisa des décorations murales, des décors pour les paquebots Liberté (1947) ou France (1961), des tapisseries, et des vitraux (Notre-Dame de Liesse, 1947-1954). Ce travail alla de pair avec une activité d’enseignant, notamment à l’École Supérieure des Arts décoratifs où il dirigea à partir de 1962 l’atelier d’art mural, et enseigna le dessin, la fresque et la mosaïque.

L’eau occupa une place essentielle dans l’œuvre de Jacques Despierre : « L’eau m’apparaît comme l’image mouvante de notre devenir, s’écoulant dans un sens bien déterminé par rapport à des repères fixes . » Les deux points d’ancrage de l’artiste furent la Loire et la Seine. S’il laissa du premier fleuve des séries de paysages contemplatifs, parfois lascifs, il traqua dans le second la présence humaine à travers l’activité fluviale, de Triel comme Marquet, à Vétheuil où peignit Monet. Despierre remplit ses tableaux de péniches, et affectionna particulièrement le passage des écluses, dans des compositions en plongée où les péniches sont vues de front, à l’image de L’écluse, 1960 (dans Jacques Despierre à la monnaie de Paris, fig. 26).

Notre tableau représente trois péniches sur la Seine, dans une écluse dont les portes sont en train de s’ouvrir, au tout premier plan. La composition est très construite, fruit d’un solide travail : « Ce qui me passionne, c’est de sentir profondément, au bout de mon crayon ou de ma plume, l’espèce de squelette du paysage, qui ensuite permet d’accrocher les muscles et la couleur », confiait Despierre.

L’artiste a abstrait les grands principes du paysage, dans un faisceau de lignes de fuites formées par les parallèles des quais, des péniches, et de la route qui longe la rivière. La couleur employée avec sensibilité est au service de ce paysage pensé comme une architecture. Le grain blanc de la toile transparaît sous une peinture posée en aplats légers. Une harmonie de bleus et gris nacrés domine cette atmosphère fluviale. Des lignes aux couleurs chaudes, tracées d’un pinceau sûr, soulignent l’arrondi d’une coque, la silhouette d’une cabine ou la perspective du quai.
Le travail précis de la ligne, le choix discerné des couleurs, n’ont pas pour but de reproduire des effets d’optique, d’atmosphère, ni même une construction savante. Despierre, qui n’aimait guère théoriser son travail, et mettait en garde contre « la peinture parlée », livra toutefois l’une des clefs de sa quête artistique : « Si vous vous bornez à décrire l’objet, vous n’êtes pas un créateur, vous n’êtes qu’un témoin. [...]. Ce qui m’intéresse, quand je vois le spectacle naturel, c’est de le confronter avec ma pensée, et de dépasser, si vous voulez, le réel par un transfert de ma pensée dans mon travail de peintre. »
M.B.

Bibliographie générale (œuvre inédite)
Lydia HARAMBOURG, François CERIA, Despierre : 1912-1995, Paris, Somogy, 2013.
Roger BOUILLOT et al., Jacques Despierre à la monnaie de Paris, cat. exp., Paris, Monnaie de Paris, 1973.

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