Louis ELLE dit Ferdinand l’Aîné (Paris, 1612 - 1689)

Portrait présumé de Marguerite Hessein, dame de La Sablière (1636-1693)

89,3 x 70 cm
1655 Huile sur toile. Signé et daté au revers de la toile : FAIT PAR FERDINAND LAISNE 1655 Au revers, l'étiquette de la collection Allard du Chollet (déchirée)

Provenance
• Collection du comte Maurice Allard du Chollet (1863-1937), Paris
• Collection famille Allard du Chollet (par descendance)
• France, collection particulière

Exposition
•1935, Paris, Bibliothèque Nationale, Troisième centenaire de l’Académie Française (par Louis Ferdinand Elle).

« Au fond du temple eût été son image,
Avec ses traits, son souris, ses appas,
Son art de plaire et de n’y penser pas,
Ses agréments à qui tout rend hommage.
 »

Jean de La Fontaine, prologue de la fable
Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat (Livre XII, 15).


C’est en Isis, messagère des dieux, que Jean de La Fontaine imagina, en 1685, la célèbre salonnière Marguerite Hessein, dame de La Sablière, dans le prologue en vers – « ce bel Art », allusion élégante au nom de sa dédicataire – de l’une de ses fables. Fille d’un riche financier qui lui donna une éducation brillante, elle avait épousé, en 1655, Antoine Rambouillet, sieur de La Sablière, homme de grande culture, mais volage. En 1668, les époux se séparèrent, et Marguerite se retrouva libre de ses mouvements et de ses rencontres. Distinguée par ses connaissances scientifiques, sa conversation et sa bienfaisance, elle réunissait chez elle tout ce que le Paris du XVIIe siècle comptait de plus éminent : savants, dames les plus spirituelles, écrivains et poètes, dont La Fontaine qu’elle logeait depuis 1673.
On doit probablement à la plume du fabuliste le portrait littéraire de Madame de La Sablière publié dans le « Mercure galant » de juillet 1678 :

« Elle avait des cheveux d’un blond cendré, les plus beaux qu’on se puisse imaginer, les yeux bleus, doux, fins et brillants, quoiqu’ils ne fussent pas des plus grands, le tour du visage ovale, le teint vif et uni, la peau d’une blancheur à éblouir ; les plus belles mains et la plus belle gorge du monde. Joignez à cela un certain air de douceur et d’enjouement, répandu sur toute sa personne. Je remarquai même, dans ce qu’elle dit et dans tout ce qu’elle fit, ce tour aisé, ce caractère d’esprit sans embarras, cette humeur bonne et honnête et ces manières obligeantes qui sont si forts de vous qu’il serait difficile aux autres de les imiter. Enfin, tout autre que moi, moins rempli de votre idée, en voyant ce que je vis, n’eut pas laissé de dire : c’est madame D.L.S. »

Quant aux représentations peintes de l’une des femmes les plus brillantes du Grand Siècle, deux tableaux très dissemblables sont aujourd’hui connus, attribués tous deux à Pierre Mignard. Le premier est conservé au château de Valençay, tandis que le second orne, depuis 1854 au moins, celui de Bussy-Rabutin qui abritait l’exil du comte Roger de Bussy-Rabutin chassé de la cour après la publication de son Histoire amoureuse des Gaules. Étonnamment, la galerie de plusieurs centaines de portraits commandés par le comte libertin ne comporte aucune représentation de Madame de La Sablière, amie intime de sa cousine, Madame de Sévigné. L’identification ne repose donc que sur l’annotation « LILLUSTRE M.E DE LA SABLIERE » apposée au bas de la toile et manifestement postérieure.

À l’inverse du tableau de Bussy-Rabutin, notre portrait ne porte aucune inscription, mais le nom de la salonnière y est associé depuis longtemps. Il porte surtout, au revers de la toile, la date de 1655 qui est celle du mariage de Marguerite Hessein, ainsi que la signature de Louis Elle l’aîné, portraitiste le plus recherché à l’époque. Les traits de la dame représentée ici en Diane chasseresse correspondent parfaitement à la description littéraire de 1678 : ses yeux sont bleu-gris et ses cheveux – mais également ses cils – d’un blond cendré lumineux. À cette teinte si particulière de la chevelure répondent le tanné de la chemise bordée de dentelle fine de la même couleur et la blancheur éclatante de perles qui ornent la coiffure et le cou de la jeune femme.

Un dernier autre point est également à souligner : Madame de La Sablière était de confession protestante. Elle ne se convertit que quelques mois avant la révocation de l’Édit de Nantes en 1685. Or, les Elle furent extrêmement liés au milieu réformé parisien.

Louis Elle fut le fils du peintre Ferdinand Elle (vers 1580-1637), originaire de Malines, qui s’installa en France au tout début du XVIIe siècle et fut surtout connu comme « Ferdinand ». Dit « l’aîné » pour mieux le distinguer de son frère Pierre, également peintre et graveur, Louis Elle conserva le nom de pinceau de son père, « Ferdinand » , afin de mieux marquer la continuité de l’atelier. Portraitiste renommé, maître à la corporation de Saint-Germain, il œuvrait pour les grandes familles parisiennes, les courtisans les plus éminents et les membres de la famille royale, parmi lesquels la Grande Mademoiselle, la reine Marie-Thérèse d’Autriche, Philippe, frère de Louis XIV, et le souverain lui-même.

Dès février 1648, l’artiste appartenait à l’Académie de peinture et de sculpture, qui l’élit professeur en 1659. Le durcissement de la politique royale à l’égard des protestants mena cependant à son exclusion le 10 mars 1681, lui faisant perdre une partie de sa clientèle et les commandes officielles. Louis Elle dit Ferdinand abjura deux mois et demi après la révocation de l’édit de Nantes le 18 octobre 1685, ce qui permit sa réintégration immédiate à l’Académie et un retour en grâce, dont témoigne le Portrait de la marquise de Maintenon accompagnée de sa nièce commandé en 1688 pour la Maison royale de Saint-Cyr (Versailles, inv. MV 2196).

Louis Elle peignit Madame de La Sablière en Diane chasseresse, reprenant le geste de l’antique Diane de Fontainebleau qui tire de sa main droite la flèche du carquois attaché dans son dos. Mais tandis que la sculpture saisit la course légère de la déesse, l’attitude de la jeune femme est si statique qu’elle semble assise, et sa gestuelle arrêtée est pleine de grâce et de raffinement. De même, la fine tunique courte de la Diane de marbre est remplacée ici par un habit « à l’antique » très recherché, jouant sur la délicatesse de la dentelle, la finesse des soieries, l’ampleur des drapés bleu roi ou le brillant des joyaux.

Il s’agit d’un portrait de cour, genre dans lequel Louis Elle excellait, en apportant une note de mondanité très différente de l’attentive objectivité qui caractérisait les portraits de Champaigne ou des frères Le Nain. Avec les frères Beaubrun ou Jean Nocret, Elle fut à l’origine de ces représentations codifiées à la manière d’un sonnet galant et passa maître dans le travestissement mythologique qui faisait écho aux fastueux ballets de la cour du Roi Soleil. Formé par son père, l’artiste conserva une nuance flamande qui, dans ses portraits des années 1650-1660, se traduit par l’attention particulière portée aux matières et un souci de présence atmosphérique, une finesse des lumières qui relève le grain des textures, tandis que l’idéalisation discrète des visages et les poses relèvent plutôt de la tradition française. Il aime faire briller leurs yeux en les éclairant latéralement, dans l’épaisseur de l’iris. Ses modèles en acquièrent un air pétillant et malicieux qui est la véritable marque du peintre.

Il y a donc, dans ce portrait présumé de Marguerite de La Sablière, autant de charme et de poésie que dans les vers de La Fontaine. Chacun à sa manière, en Isis ou en Diane, c’est cet art de plaire et de n’y penser pas d’une femme d’esprit que les deux artistes avaient ainsi cherché et parvenu à dépeindre.
A.Z.

Bibliographie de l’œuvre

Troisième centenaire de l’Académie Française, cat. exp. Paris, Bibliothèque Nationale, 1935 (par Louis Ferdinand Elle).

Noël Richard, La Fontaine et les « Fables » du deuxième recueil, Paris, 1972, repr. p. 208.

Les Grands Salons littéraires (XVIIe et XVIIIe siècles). Conférences du Musée Carnavalet, Paris, Payot, 1927, repr. p. 48. (trad. anglaise The Great Literary Salons (XVII and XVIII Centuries). Lectures of the Musée Carnavalet, Bulloz, 1930, repr. en face de la p. 66).

Bibliographie générale

Elodie VAYSSE, Les Elle « Ferdinand », la peinture en héritage. Un atelier parisien au Grand Siècle (1601-1717), thèse de l’École des chartes, dir. Alain Mérot, 2015.

Jean AUBERT, Emmanuel COQUERY, Alain DAGUERRE DE HUREAUX (dir.), Visages du Grand Siècle. Le portrait français sous le règne de Louis XIV. 1660-1715, cat. exp. Nantes, musée des Beaux-Arts, Toulouse, musée des Augustins, Paris, Somogy, 1997.

Charger plus