Peintre, graveur et écrivain né à Marseille, profondément attaché à la culture méditerranéenne, Valère Bernard s’inscrit parmi les personnalités artistiques majeures du tournant des XIXᵉ et XXᵉ siècles en Provence. Formé entre sa ville natale et Paris, il développe une œuvre nourrie à la fois par l’étude du modèle antique et par les recherches symbolistes contemporaines. Pendant son séjour, le jeune artiste se plonge totalement dans l’effervescence culturelle de la capitale, étudiant à l’École des beaux‑arts sous la direction d’Alexandre Cabanel et de Pierre Puvis de Chavannes. C’est dans ce cadre qu’il fait la rencontre d’Auguste Rodin, dont le talent le captive et dont l’influence se fera sentir durablement sur son œuvre.
Son travail se distingue par une volonté constante de dépasser la simple observation du réel afin d’atteindre une dimension morale et poétique. Chez Bernard, l’observation des modèles antiques constitue, plus qu’un exercice académique, un moyen d’exprimer les tensions universelles de l’homme entre héroïsme et souffrance, dont notre dessin est un excellent exemple.
Dans cette feuille consacrée au thème du Laocoon, le peintre s’empare d’un des modèles les plus célèbres de l’Antiquité occidentale pour en proposer une lecture personnelle, affranchie de toute volonté de restitution historique. Plutôt que de reproduire la monumentalité théâtrale du groupe antique, l’artiste concentre son attention sur l’effet du mouvement et la tension entre les corps.
La composition s’organise autour de la figure centrale figurant le prêtre troyen Laocoon, puissamment campé, dont le torse basculé et le bras replié traduisent un effort spectaculaire. Dans une diagonale qui accentue l’instabilité et la tension de la scène, la figure centrale incline son regard vers le fils en bas à droite, comme absorbée par les torsions des serpents qui l’enserrent, témoin muet de sa souffrance.
Le traitement très esquissé des membres, parfois seulement suggérés, révèle un travail d’observation, proche de l’étude d’atelier. Tout comme son maître Rodin (ill. 1), Bernard semble analyser le mythe à travers la construction même du corps humain : torsions, contre-appuis et déséquilibres deviennent les véritables sujets du dessin. Cette approche confère à la scène une dimension presque méditative, où la lutte contre les serpents — à peine perceptibles — cède la place à une réflexion sur la résistance du corps face à une force invisible.
L’œuvre témoigne d’un procédé de travail particulièrement subtil : elle allie le fusain et la gouache sur plusieurs feuilles de papier calque. Cette superposition permet à l’artiste de construire l’image par strates successives, jouant des transparences pour ajuster positions, volumes et rythmes.
Le fusain souligne la structure anatomique par un trait rapide et nerveux, laissant visibles les repentirs et les recherches du geste. La gouache blanche rehausse l’ensemble : elle intervient comme une lumière sculpturale accrochant les reliefs du corps et accentuant la tension musculaire. Enfin, le fond chamois, utilisé en réserve, unifie l’ensemble et confère à la scène un aspect archéologique, rappelant les fresques antiques.
À travers son étude du Laocoon, Valère Bernard réinvente l’Antiquité comme une expérience à la fois plastique et intellectuelle, vivante. Cette recherche semble avoir nourri ses travaux ultérieurs, notamment une étude intitulée Serpent enlaçant des corps, récemment proposée sur le marché de l’art parisien (ill. 2). Entre étude du mouvement, recherche technique et méditation symbolique, cette œuvre révèle un artiste pour lequel le mythe demeure un langage universel, capable d’exprimer avec une remarquable modernité la fragilité et la dignité de la condition humaine.
M.O
