Portrait d’un ecclésiastique à mi-corps, âgé de 46 ans

Jacob Gerritsz. CUYP

Portrait d’un ecclésiastique à mi-corps, âgé de 46 ans

Huile sur panneau de chêne biseauté et préparé, trois planches non parquetées
Signé et daté en haut à droite Ætatis 46 / JG. cuÿp. fecit / Ano.1648
90 x 70 cm

Provenance :

La Haye, collection Victor Trossarello (1794 – 1882)

Vente anonyme, Hôtel des ventes De Brakke Grond, Amsterdam, 14 et 15 novembre 1883, sous le n° 35

La Haye, collection Madame S. Muyser, probablement Sarah Louise Jeanette Cathérine Muijser née Trossarello (1837 – 1906)

La Haye, collection particulière, jusqu’en 1892

Acquis auprès de celle-ci par Ralph Brocklebank (selon l’étiquette au revers du panneau et le catalogue raisonné)

Houghton Hall, Cheshire, collection Ralph Brocklebank (1840 – 1921)

Vente anonyme, Christie’s 7 juillet 1922, sous le n° 81 (acheté par Max Rothschild pour £89,5)

Sackville Gallery, London, collection Max Rothschild (1843 – 1940)

New York, collection Eugen Boross (1868 – 1942)

Parme, marché de l’art

Paris, collection particulière

Bibliographie :

R. Radcliffe Carter, Pictures & Engravings at Haughton Hall, Tarporley, in the Possession of Ralph Brockelbank, Londres, George Allen : Ruskin House, 1904, p. 35, sous le n° 27 « Portrait of a Lutheran Minister », reproduit en noir et blanc

VA. D. Chong, Aelbert Cuyp and the Meaning of Landscape, thèse de doctorat, New York University, mai 1992, p. 539, sous le n° JC 46

S. Paarlberg, Jacob Gerritsz. Cuyp (1594-1652), Dordrecht, 2002, p. 182, sous le n° 88, reproduit en noir et blanc

Expositions :

Amsterdam, Kunstzalen der Maatschappij « Arti et Amicitiae », Tentoonstelling van zeldzame en belangrijke schilderijen van oude meesters, 1872, sous le n° 49 (propriété de Victor Trossarello)

La Haye, Koekamp te’s-Gravenhage, Officieele catalogus der Nationale Teentoonstelling van oude en nieuwe kunstnijverheid, 1888, inclus au supplément sous le n° 372 (propriété de Madame S. Muyser).

Londres, Burlington Fine Arts Club, A Collection of Pictures, Decorative Furniture and Other Works of Art, octobre 1908 – février 1909, sous le n° 13 (propriété de Ralph Brocklebank) (étiquette sur le verso du panneau).

La redécouverte critique de Jacob Cuyp a profondément renouvelé la perception de son œuvre. Longtemps éclipsé par la renommée de son fils Aelbert, célèbre peintre paysagiste, Jacob apparaît désormais comme le principal portraitiste de Dordrecht dans la première moitié du XVIIe siècle, auteur d’un corpus de tableaux d’une qualité d’exécution remarquable.
Établie à Dordrecht depuis 1584 après avoir quitté Venlo à cause des persécutions espagnoles, la famille Cuyp occupe une place de premier plan dans la vie artistique de la ville. Jacob Cuyp bénéficie d’une clientèle issue des principaux cercles dirigeants de la ville, ses fonctions de diacre et d’ancien de l’Église wallonne favorisant son insertion dans ces réseaux. Membre de la Guilde de Saint-Luc puis cofondateur de la Gild van de Vijf Neringen, il dirige un atelier particulièrement actif dont sont issus son fils Aelbert, son demi-frère Benjamin, Paulus Lesire, Hendrick Dethier, Pieter Verelst et Ferdinand Bol, témoignant du rayonnement de son enseignement.

Daté de 1648, notre portrait s’inscrit dans les dernières années de son activité, correspondant à la pleine maturité de son langage formel. Parmi les quelque quatre-vingts portraits connus de l’artiste, près de la moitié datent des huit dernières années de sa carrière. Souvent signés et datés selon la formule « Ætatis… JG Cuyp fecit. Ano… », avec les initiales JG entrelacées, ses portraits présentent une grande constance typologique. Au format récurrent d’environ 75 × 60 cm, les hommes sont représentés en buste tournés vers la droite, les femmes vers la gauche, et souvent accompagnés des armoiries familiales. Cette esthétique volontairement sobre, avec des fonds neutres et une palette dominée par les noirs, se retrouve dans plusieurs effigies de la famille Repelaer, notamment celles de Johannes Repelaer et d’Anthonis Repelaer, parmi les exemples les plus représentatifs de sa production.

Au sein de ce corpus, notre tableau se distingue par un réalisme saisissant et par la forte présence du personnage. Saisi au cours de sa lecture, il relève le regard vers le spectateur, conservant son doigt entre les pages du bréviaire. La précision du rendu physionomique — joues creusées, nez arrondi légèrement rougi, début de calvitie — s’accompagne d’observations anatomiques fines, telles que la veine saillante de la main ou celles perceptibles aux tempes. Les étoffes, la dentelle délicate et les broderies raffinées du vêtement sacerdotal confèrent à la figure tout son prestige, tandis que les motifs ornementaux de l’étole pastorale, captant la lumière latérale, animent discrètement la surface picturale. L’ornement liturgique rouge et la barrette noire, à peine visibles dans l’angle gauche, contribuent à définir sa fonction ecclésiastique. Les analyses techniques menées sur l’œuvre ont révélé plusieurs repentirs affectant la posture et la silhouette du modèle, ainsi qu’un crucifix initialement placé à gauche, puis supprimé, modifications qui témoignent de l’élaboration rigoureuse de cette composition. Par son format à mi-corps intégrant les mains, sensiblement plus ambitieux que ceux habituellement adoptés par l’artiste, le tableau occupe une place singulière dans son œuvre et traduit la grande attention portée à la définition de son modèle.

Anciennement identifié comme le portrait d’un ministre luthérien, le tableau a été rapproché des effigies réalisées par Jacob Cuyp pour des membres de l’Église wallonne, notamment celle du pasteur Andreas Colvius [1]. Si les deux ecclésiastiques présentent une physionomie similaire, avec cheveux courts, moustache et barbe caractéristiques de l’époque, leur tenue diffère sensiblement. Là où Colvius porte l’habit traditionnel des ministres réformés, le présent personnage revêt un costume d’identification plus incertaine : la superposition d’une aube claire sur une veste noire renvoie à certains usages luthériens, tandis que l’étole blanche se rapproche du culte catholique.

L’art du portrait chez Jacob Cuyp trouve ses fondements dans sa formation auprès d’Abraham Bloemaert à Utrecht, dans un milieu marqué par les innovations caravagesques introduites par Hendrick ter Brugghen, Gerard van Honthorst et Dirck van Baburen à leur retour d’Italie. De cet environnement, Cuyp retient l’usage du clair-obscur et une intensité figurative qu’il développe pleinement dans ses portraits des années 1640. Notre tableau appartient à cette phase de maturité. Le format à mi-corps, la pose en trois-quarts associée à la frontalité du visage, ainsi que le geste suspendu de la main traduisent une évolution vers des formules de représentation plus naturalistes. Ces recherches trouvent des parallèles dans l’œuvre de Rembrandt, notamment le Portrait de Marten Looten du Los Angeles County Museum of Art ou le Portrait d’homme du Metropolitan Museum de New York, où s’affirme une interaction directe entre le modèle et le spectateur.

Considéré aujourd’hui comme le principal portraitiste de Dordrecht de la première moitié du XVIIe siècle, Jacob Cuyp occupe une place essentielle dans l’évolution du portrait hollandais. Par son format ambitieux et son exécution particulièrement soignée, notre œuvre compte parmi les réalisations les plus remarquables de la maturité de l’artiste. Sa provenance solide, documentée depuis la fin du XIXe siècle, et ses apparitions dans plusieurs expositions publiques témoignent de l’intérêt qu’il suscite depuis plusieurs siècles.