Giovanni Francesco BARBIERI, dit IL GUERCINO (Cento, 1591 - Bologne, 1666)

Angélique et Médor

25,9 x 30,2 cm
Circa 1640 ? Plume et encre brune. Inscriptions sur l’arbre : MED / ANGA MEDO / ANGELICA.

Provenance
- Heinrich Beckmann (1874-1940), Brême (Lugt 2756a)
- Sa vente, Berlin, Reinhold Puppel, 27 février 1941, lot 150
- James Faber Gallery, Londres
- Allemagne, collection particulière
- France, collection particulière.

« Un de leurs plaisirs consistait à graver leur chiffre, avec un couteau ou un stylet, sur l’écorce de chaque arbre qu’ils voyaient dresser son ombre au-dessus d’une fontaine ou d’un pur ruisseau. Ils en faisaient de même sur les rochers les moins durs ; les noms d’Angélique et de Médor, entrelacés ensemble de mille façons, couvraient aussi les murs de la cabane . » Bien des artistes s’étaient inspirés de ce passage du poème Roland Furieux composé par l’Arioste et qui décrit ce mois de « tranquilles plaisirs » passés chez les bergers par Angélique, princesse de Cathay, et Médor, beau chevalier sarrasin aux cheveux blonds. La plénitude de cet amour nouveau, ardent et légitime (car si « Angélique laissa cueillir à Médor la première rose, non encore effleurée », le mariage fut aussitôt célébré), avait même éclipsé les autres péripéties du long roman fait de passions violentes, de combats acharnés et de quêtes incessantes. D’autant plus que c’est la découverte des noms gravés sur les arbres par le couple qui provoque la colère de Roland, amoureux d’Angélique. Colère qui donne son titre à l’œuvre de l’Arioste.

D’après le livre de comptes tenu par le Guerchin entre 1629 et 1666 , l’artiste réalisa deux tableaux ayant pour sujet Angélique et Médor, en 1642 puis en 1647. Le premier fut payé par la municipalité de Cento, ville natale de l’artiste où le Guerchin était revenu en 1623 après un séjour à Rome. Il s’agissait d’un présent offert par la ville au cardinal Ginetti, légat de Ferrare. La seconde peinture, réalisée lorsque le peintre s’était déjà établi à Bologne, était destinée à l’un de ses commanditaires les plus importants, César, maréchal du Plessis-Praslin et duc de Choiseul, et payé pas moins de 1 250 livres. Les deux toiles sont présumées perdues, mais il en existe une ancienne reproduction et une eau-forte gravée par Guglielmo Morghen au XIXe siècle avec la dédicace à un certain « A. Annèe ». Depuis le travail de David Stone, on s’accorde généralement pour reconnaître dans la photographie la peinture du maréchal de Choiseul-Praslin, mais l’existence de la gravure, jusqu’alors ignorée par les chercheurs, jette un sérieux doute, puisque bien que similaires, les deux images ne semblent pas représenter le même tableau.

Outre notre feuille, on connaît quatre autres dessins du Guerchin qui reprennent le thème d’Angélique et Médor gravant leurs noms sur les arbres. Deux d’entre eux – l’un conservé à la Galerie des Offices de Florence, à l’encre diluée et sanguine (inv. 3704 S), et l’autre au British Museum, montrant les deux amoureux dans un vaste paysage (inv. Pp. 4-63) – appartiennent à la période romaine de l’artiste et sont datables des années 1620-1621. Les deux autres dessins, à la plume et au lavis de bistre, présentent en revanche des analogies avec les tableaux disparus. Le plus célèbre, autrefois dans la collection de Denis Mahon, est aujourd’hui conservé à l’Ashmolean Museum (inv. WA2012.83) . Les jambes d’Angélique sont enveloppées d’un drapé, elle tient un stylet dans sa main, mais se retourne pour voir son nom que Médor vient de tracer sur l’écorce. Le deuxième, peu étudié car d’acquisition relativement récente, se trouve à la Pierpont Morgan Library de New York (inv. 1996.63. L’artiste n’y montre que les bustes de ses héros : Médor tout occupé à écrire le nom de sa bienaimée – dans une pose identique à celle de la gravure de Morghen –, et Angélique qui l’observe par-dessus son épaule. La plume virevoltante, empressée, incisive de ces deux feuilles est celle, reconnaissable entre toutes, des dessins tardifs du Guerchin qui, impatient de coucher son idée sur le papier, préférait suggérer plutôt qu’expliciter. Ses dessins servaient à trouver un geste, une pose, un reflet de lumière, un effet d’ensemble et non à préparer la peinture dans ses moindres détails.

Cette même ligne vibrante se retrouve dans notre dessin qui se passe de lavis à l’instar de certaines feuilles datant justement des années 1640 . Comme souvent, hélas, l’absence de lavis obligea le dessinateur à surcharger les zones d’ombre d’encre ferrogallique qui finit par brunir le papier, voire l’éroder par endroits. Mais cela ne nuit en rien à la clarté de la composition, à la fois parfaitement aboutie et bien différente des autres versions, peintes ou dessinées. Ici, Angélique est à droite de son amant et époux, allongée et n’écrit guère, s’abandonnant à son bonheur. Médor est débout et finit de tracer son nom sur le tronc pour la troisième fois sous le regard amusé d’un putto qui tient un arc mais ne vise plus personne. Est-ce l’unique trace du tableau peint en 1642 ou bien une première idée finalement abandonnée par le Guerchin ? En l’état actuel de nos connaissances, il est difficile de trancher. Reste qu’il s’agit d’une feuille inédite qui permet de mieux appréhender le génie du peintre et la réflexion intense qui précédait l’élaboration de ses tableaux.

Nous remercions M. Nicholas Turner d’avoir confirmé l’authenticité de notre dessin.

Alexandra Zvereva

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