Jacopo di Giovanni di Francesco dit JACONE (Florence, 1495-1554)

Etude d’homme nus à la manière d’un relief antique

27,7 x 21 cm
Numéro 15 en haut à droite à la plume. En bas à droite, marque estampée à sec : un cercle avec une tour munie d'une fenêtre cintrée. Au revers du montage, cartouche portant une annotation à l"encre brune : No 10 Baccio Bandinelli Collections Sr maurice Joubert et martini.

Provenance
· Collection inconnue (marque estampée à sec non identifiée).
· Collections Saint-Maurice, Joubert et Martini, no 10, attr. Baccio Bandinelli (d’après le cartouche au revers du montage).
· Balgique, collection particulière.

Peintre de portraits et de Vierges à l’Enfant, Jacopo di Giovanni Francesco dit Jacone fut l’apprenti puis le collaborateur d’Andrea del Sarto. Il passa toute sa vie à Florence, exception faite d’un court séjour à Cortone et à Rome, occupé à étudier les façades peintes par Polidoro da Caravaggio et Maturino da Firenze. Comme les autres élèves de del Sarto, dont Vasari, Jacone fut fasciné par l’art de Michel-Ange et était proche de Pontormo, avec lequel il avait travaillé après la mort de son maître, de Rosso et de Baccio Bandinelli. Il est d’ailleurs significatif que ce soient ces deux noms que les œuvres de Jacone portent le plus souvent, celui de Pontormo associé davantage aux portraits et ceux de Rosso et de Bandinelli aux dessins.

Jacone est l’une des figures les plus pittoresques du monde artistique de son époque. D’après Vasari, le peintre et ses amis, dont le sculpteur Niccolò Tribolo, le graveur Giovanni Battista del Tasso et l’orfèvre Giovanni di Baldassarre dit Piloto, formaient une bande d’artistes (« una masnada ») vivant « alla filosofica », en marge de la société, « comme des porcs, comme des bêtes, qui ne se lavaient jamais, qui ne nettoyaient jamais leurs maisons et ne faisaient jamais leurs lits, buvaient comme des ivrognes et s’installaient pour manger sur les cartons dessinés ». L’éminent spécialiste du dessin italien de la Renaissance, James Byam Shaw, décrivait ces artistes insouciants des convenances comme des hippies avant l’heure. Ceci ne les empêcha pas toutefois de bénéficier de la protection de Pierfrancesco Riccio, secrétaire de Côme Ier de Médicis qui gérait les questions artistiques et leur assurait des commandes régulières.

Si beaucoup de peintures ou de fresques de Jacone sont perdues, ses dessins permettent aujourd’hui d’apprécier l’originalité de sa manière. Même le caustique Vasari rendait hommage à ses talents de dessinateur : « il dessinait merveilleusement et avec fierté, et il fut très étrange et fantastique dans les postures de ses figures, en les déformant et en tâchant de les rendre différentes des autres dans toutes ses compositions ; et, il est vrai, il dessina beaucoup et, quand il le voulait, approchait le meilleur . » On identifie aujourd’hui une trentaine de feuilles de Jacone, dispersées entre le British Museum, la Galerie des Offices, la collection de Christ Church College à Oxford et d’autres collections publiques et privées. Bien reconnaissables, elles étaient d’abord publiées sous le nom de Tribolo jusqu’à la redécouverte du nom de « Giacone fiorentino » inscrit par une main contemporaine sur deux dessins des Offices (inv. 344 F et 882 F).

À l’instar de la quasi-totalité des dessins de Jacone, notre œuvre est réalisée à la plume, une technique pourtant guère employée par son maître Andrea del Sarto. L’écriture énergique faite de hachures vigoureuses parallèles ou entrecroisées fit autrefois attribuer notre feuille à Bandinelli, le grand modèle pour le travail de la plume à Florence des années 1530-1550. Mais le trait griffé et arqué distingue la main de Jacone de celle de son confrère. Contrairement à Bandinelli, il n’était pas sculpteur et ses œuvres n’ont pas la même rigueur d’anatomie et de volume. Dans une recherche plastique tout autre, Jacone met l’accent particulier sur la silhouette et l’étrangeté des poses et des expressions. Ses mises en page sont serrées et ses sujets, comme dans notre œuvre, obscurs.

Il s’agit ici de quatre hommes nus aux poses extravagantes, inconfortables, voire incompréhensibles. Le personnage au premier plan à la musculature saillante est vu de profil. Il est assis sur un rocher, le dos courbé, le pied gauche posé sur une pierre. Son bras droit étrangement brisé l’aurait fait ressembler à un relief antique si l’accumulation de motifs derrière lui ne rendait cette hypothèse difficilement réalisable. À sa gauche, un personnage coiffé d’un turban et proportionnellement trop petit se tient en équilibre précaire sur le même rocher. Il tend la main vers un autre homme, indifférent à ce geste. Poussé contre le bord droit de la feuille, il semble porter une cape. Sa main droite cachée derrière son dos se confond avec celle, à l’index pointé vers le ciel, d’un jeune homme dont seul le profil est visible.

Ce dessin est un tourbillon d’idées étranges, une recherche de postures libre de toute entrave, une exploration des corps contorsionnés par une énergie interne et saisis d’une plume vive, dans une parfaite maîtrise technique. Le tout sans aucune relation avec une quelconque œuvre peinte, mais dans un souci de rivalité avec la statuaire antique et ses figures d’échelles différentes.

A.Z.

Bibliographie générale (œuvre inédite)
James BYAM SHAW, Drawings by Old Masters at Christ Church, Oxford, Oxford, 1976 I, p. 61-62, sous cat. 102.
Nicolas TURNER, Florentine Drawings of the sixteenth century, cat. exp. Londres, British Museum, 1986, p. 156-158.
Antonio PINELLI, « Vivere alla filosofica o vestire di velluto ? Storia di Jacone fiorentino e della sua masnada antivasariana », Ricerche di storia dell’arte, 1988, no 34, p. 5-34.
Philippe COSTAMAGNA, Anne FABRE, « Di alcuni problemi della bottega di Andrea del Sarto », Paragone, XLII, 1991, p. 15-28.
Catherine MONBEIG GOGUEL, « Alphabet pour Roseline : dessins italiens peu connus ou redécouvertes (Xe-XVIIIe siècles) », dans M. T. Caracciolo (dir.), Hommage au dessin. Mélanges offerts à Roseline Bacou, Rimini, 1996, p. 109.
Marzia FAIETTI, « Jacone, disegnatore fiero e fantastico », dans C. Elam (dir.), Michelangelo e il disegno di architettura, cat. exp., Casa Buonarroti, Florence, 2006, p. 118-127.

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