Eugène DELACROIX (Charenton-Saint-Maurice, 1798 - Paris, 1863)

Etude de lions

23.2 x 35 cm

Aquarelle et crayon noir sur papier préparé.
Cachet de l’atelier (L.838a) à l’encre rouge en bas à droite.

Provenance :
• S. M. Vose, Westminster Art Gallery, Providence, selon plusieurs étiquettes dont une numérotée ‘6131 au verso.
• Acquis auprès de celle-ci par Dorothy Dings Kohler, en 1970, selon une étiquette au verso.
• France, collection particulière.

Bibliographie :
• Arlette Serullaz, Edwart Vignot, Le bestiaire d-Eugène Delacroix, Paris, Citadelles & Mazenod, 2008.
Delacroix drawings : the Karen B. Cohen collection  : cat. exp. Metropolitan Museum of Art, New York 17.7-11.11.2018, New York, New Haven- : the Metropolitan Museum of Art- : Yale University press, 2018.
• Denis Milhau, Le rôle du-dessin dans l’oeuvre de-Delacroix, Paris, Ed. Musées nationaux, 1963.

« Il passait au Jardin des Plantes des journées entières, pendant lesquelles, observant les animaux dns toutes leurs postures, il se pénétrait dans leurs mouvements, de leur galbe, cherchant la dominante de leur caractère (…). Ce sont ces observations répétées, faites avec la sagacité, la conscience, la volonté et la suprême compréhension du génie, qui ont fait de Delacroix le premier de tous les animaliers. » 1

Bien que son atelier de la rue Fustenberg ait révélé plus de 8000 dessins, Delacroix était plus connu de ses contemporains comme peintre que comme dessinateur. Il accordait pourtant le plus grand soin à ses dessins, outils indispensables à la réalisation de ses tableaux. Utilisés dans un but très personnel, il n’en donnait pas d’explication, il était même rare qu’il les montre. Souvenirs ou esquisses préparatoires, ces feuilles forment une inépuisable source de renseignements sur ses obsessions et ses découvertes.

Comme le montrent ses nombreux dessins de tigres, chats et lions, les félins exercaient sur Eugène Delacroix une fascination particulière. Bien sûr, il observait attentivement les œuvres de Rubens, dont les fameuses chasses aux tigres et aux lions, et admirait son habileté à rendre la nervosité de ces félins. Il lui fallait les observer à tout moment pour comprendre le mode de vie de ses sujets. Dans une lettre adressée à Isidore Geoffroy Saint-Hilaire,2 Delacroix avait même demandé la « permission de faire des études d’après les animaux de la ménagerie du jardin du roi, et à cet effet d’être introduit dans l’intérieur du bâtiment où ils sont gardés, à l’heure du repas. »3 Il les peignait les presque comme des humains, avec la même attention de les portraiturer. En témoigne sa Tête de chat4 dont l’originalité de la pose de profil rappelle les médailles antiques traditionnellement réservées aux grands hommes.

L’impulsivité, la rapidité d’exécution de notre dessin révèle l’état fébrile dans lequel Delacroix se trouvait lorsqu’il étudiait les félins. Son habileté à retranscrire la force des membres de l’animal évoque aussi les heures passées à observer ces majestueuses créatures allant et venant derrière leurs barreaux. Lorsque l’un d’entre eux mourait, il réussisait même parfois à assister à leur dissection. En travaillant avec son ami, le sculpteur animalier Antoine-Louis Barye (Paris, 1795 - 1875), Delacroix s’intéressait aussi à leur anatomie afin de dessiner avec précision. De la ménagerie de Saint-Cloud au Jardin des Plantes, son œuvre forme un lien étroit entre histoire des sciences et histoire de l’art.

Delacroix utilise les moyens classiques de dessin sur papier privilégiant la plume et le lavis et innove en utilisant l’aquarelle, facile et rapide de préparation, encore peu connue en France dans les années 1820 qui lui permet de traduire toute l’intensité expressive recherchée. Le dessin est un moyen certain de rendre compte de plusieurs états afin de pouvoir retranscrire de manière la plus précise possible l’objet de l’œuvre finale. En esquissant différentes positions de lions sur une même feuille, Delacroix capture ici l’image sur le vif, telle que son œil la perçoit. Il retranscrit la souplesse et l’agilité de ces félins présentant à son œil des poses gracieuses qu’il lui faut immortaliser.

« Je crois qu’un simple dessin permet de couver pour ainsi dire et de mettre au jour en même temps. Dans ce petit cadre et avec une exécution qui a quelque chose de sommaire, on peut atteindre à la plus haute émotion. » 5

Figure caractéristique du romantisme français, les dessins d’Eugène Delacroix sont aussi le réceptacle de l’expression des sentiments humains. Les différentes attitudes des lions expriment des émotions diverses comme la tendresse, la rage, ou encore des états d’impulsivité, illustration entre la part sauvage et la part domestique de l’être humain.

M.O.

1 G. Dargenty, Eugène Delacroix par lui-même, Paris, J. Rouam éditeur, 1885, p. 33-34.

2Isidore Geoffroy Saint-Hilaire (1805-1861) était un zoologiste français, professeur au Museum national d’histoire naturelle dont il prend la direction entre 1860 et 1861.

3Arlette Serullaz, Edwart Vignot, Le bestiaire d’Eugène Delacroix, Paris, Citadelles & Mazenod, 2008, p. 359.

4Tête de chat, aquarelle en partie vernie, vers 1824-29, 16 x 14,2 cm, Louvre, département des Arts Graphiques.

5Eugène Delacroix, Journal, 29 octobre 1857, p. 685.

Charger plus