François BOUCHER (Paris, 1703 - 1770)

Étude pour un génie des vents, préparatoire pour Junon demandant à Éole de libérer les vents

27,6 x 40,3 cm
1769. Pierre noire et estompe, rehauts de sanguine, de craie blanche et de pastel noir sur papier vergé crème, traits d’encadrement à l’encre noire.

Provenance
· Grande-Bretagne, collection particulière.

Œuvres en rapport
Junon demandant à Éole de libérer les vents, 1755, huile sur toile, Kimbell Art Museum, Fort Worth, inv. AP 1972.08.

Les ultimes études sur papier de François Boucher sont parmi les plus impressionnantes par la puissance du trait et la simplification des masses. Celle-ci date des derniers mois de sa vie et prépare l’une des six peintures d’un ensemble commandé par Jean-François Bergeret, seigneur de Frouville, frère cadet de Pierre-Jacques-Onésyme Bergeret de Grancourt, comte de Nègrepelisse, pour l’hôtel particulier qu’il vient d’acquérir. Ces toiles sont datées de 1769 : deux d’entre elles font aujourd’hui partie des collections du J. Paul Getty Museum, à Los Angeles (inv. 71.PA.54-55), tandis que les quatre autres, incluant celle liée à ce dessin se trouvent au Kimbell Art Museum, à Fort Worth (inv. AP 1972.07-1972.10). On relève de nombreuses variantes entre le projet initial horizontal pour cette composition à la plume et encre brune, conservé dans la collection de Jeffrey Horvitz (inv. DF 28) et la toile du Kimbell. Elles suggèrent que François Boucher a proposé à Bergeret une première pensée qu’il a ensuite profondément modifiée pour en faire un format vertical à l’action plus resserrée. Les études de détail des personnages des tableaux sont venues après, et de l’une à l’autre on peut encore suivre l’évolution de la pensée de l’artiste vers le tableau final.

C’est le cas dans cette feuille. François Boucher représente ici un génie du vent obéissant à Éole. Le sujet est inspiré du prologue de l’Énéide de Virgile et raconte comment Junon promet au demi-dieu Éole, fils de Neptune, maître des vents et roi d’Éolie, de lui accorder la nymphe Déiopée s’il anéantit la flotte troyenne avant qu’elle ne parvienne en Italie. La rapidité de la mise en place du visage et des mains, l’utilisation efficace de l’estompe pour suggérer les masses et les ombres, les touches légères de sanguine pour rendre les carnations, les traits fermés du contour du corps masculin et son traitement par pans sont autant d’éléments propres à François Boucher.

Il ne travaille pas ici d’après nature mais « d’imagination », et modifie sous nos yeux son idée initiale d’un génie enchainé, moins visible, qui apparaitrait à mi-corps au milieu des rochers ouverts par Éole, la tête tournée vers lui. On voit cette première idée dans un dessin de la collection de Jeffrey Horvitz (inv DF 666). Le choix est fait ici d’une figure plus dynamique, déjà en mouvement, dont l’artiste sait exactement ce qu’il veut en faire, comme le montrent les rehauts de craie blanche tombant depuis l’angle supérieur gauche de la feuille sur le dos et passant derrière le corps, et aussi l’inachèvement du bas du corps qui ne figurera pas dans le tableau. Sa pensée créatrice est donc en exercice devant nous, ce qui évoque irrésistiblement les témoignages de ses contemporains concernant sa capacité inventive : « ni moi ni personne », raconte par exemple son élève Mannlich en 1765, « n’aurait pu croire à une semblable virtuosité, si nous n’avions été chaque jour les témoins de ce tour de force ». Les femmes font aussi l’objet d’études, quelquefois très poussées : c’est le cas de la célèbre naïade allongée, vue de dos, rehaussée de pastel qui occupe le premier plan de la composition définitive (Paris, Musée du Louvre, inv. RF 3879).
Les études de détail pour ces ultimes tableaux mythologiques reparaissent peu à peu, souvent sans historique ancien. Peut-être se trouvaient-elles, comme beaucoup de dessins des dernières années, dans les nombreux portefeuilles décrits dans l’atelier du peintre. La toile de Fort Worth compte en effet parmi les dernières œuvres de l’artiste, qui décède au printemps suivant. Elle montre, avec les dessins préparatoires, que, même très affaibli, Boucher a gardé intactes jusqu’à la fin sa puissance de la composition et sa virtuosité technique.

Françoise Joulie

Bibliographie générale (œuvre inédite)
Alexandre ANANOFF, L’œuvre dessiné de François Boucher (1703-1770), Paris, F. de Nobele, 1966.
Alexandre ANANOFF, Daniel WILDENSTEIN, François Boucher, 2 vol., Lausanne, Paris, 1976, sous cat. 674.
Françoise JOULIE, Esquisses, pastels et dessins de François Boucher dans les collections privées, cat. exp., Versailles, Musée Lambinet, 2004, sous cat. 63.
Alastair LAING, The Drawings of François Boucher, cat. exp. New York, Frick Collection, Forth Worth, Kimbell Art Museum, 2003-2004, p. 197, sous cat. 75.
Alastair LAING, François Boucher. 1703-1770, cat. exp. New York, Metropolitan Museum of Art, 1986-1987, sous cat. 84.

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