Sigismondo CAULA (Modène, 1637-1724)

Jeune femme évanouie

19,6 x 21,2 cm
Pinceau, lavis de sanguine (deux tons), rehauts de blanc, traits de pierre noire sur papier beige. Annoté Tiepolo à la sanguine en bas à droite. Au verso, étude d'une figure drapée agenouillée à la pierre noire : Pinceau, lavis de sanguine (deux tons), rehauts de blanc, traits de pierre noire sur papier beige. Annoté Tiepolo à la sanguine en bas à droite. Au verso, étude d'une figure drapée agenouillée à la pierre noire.

Provenance
· France, collection particulière

Mécènes enthousiastes, les Este avaient fait de Ferrare un centre artistique et humaniste, rival de Florence, de Venise et même de Rome. Mais lorsque l’absence d’un héritier direct poussa le duc Alphonse II à désigner comme successeur son cousin illégitime, le pape, qui avait fait des Este ses vicaires à Ferrare, en profita pour annexer la belle cité. Repliée à Modène en 1598, la famille s’efforça de reconstituer une cour aussi brillante qu’auparavant. Pour remplacer les chefs-d’œuvre restés à Ferrare et appelés à enrichir les collections papales, les ducs François Ier d’Este et son fils Alfonse IV firent tout leur possible pour constituer une galerie de peintures de premier plan, n’hésitant pas à faire sortir des églises les toiles de Corrège ou d’Annibale Carrache. Tous deux dépensaient des fortunes en cérémonies, spectacles et fêtes qui apportaient le prestige indispensable à leur politique.

Sigismondo Caula appartient à un cercle d’artistes proches de la cour, chargés des décors éphémères et des ornements à fresque. Son apprentissage se fit sur le chantier du palais de Sassuolo, sous la direction de Jean Boulanger (1566-1660) de Troyes, élève de Guido Reni et spécialiste de grands décors. Minutieux, élégant et très linéaire, le premier dessin connu de Caula, préparatoire pour l’une des scènes du palais ducal, Artemise se préparant à boire les cendres de Mausole (Vienne, Albertina, inv. 1740), est marqué par l’influence de son maître et, à travers lui, de Reni. Sa manière devint tout autre après un voyage à Venise autour de 1667-1670 qui fit découvrir au jeune artiste la grande tradition picturale incarnée par Véronèse et Tintoret et la production contemporaine de Gian Antonio Fumiani, d’Antonio Molinari et surtout d’Antonio Zanchi et de Carl Loth avec son goût pour les effets ténébristes. De retour à Modène, Caula devint un spécialiste de décors plafonnants des plus demandés, travaillant essentiellement pour les ducs et l’Église. Il s’occupa ainsi de la voûte et du dôme de l’église San Vincenzo, puis du grandiose plafond de l’église de Saint-Augustin et ceux de plusieurs chapelles de la cathédrale.

Le séjour vénitien orienta définitivement l’art de Caula vers la recherche d’expressionnisme luministe et, dans ses dessins, vers un style pictural très particulier, caractérisé par un jeu puissant de contrastes d’ombre et de lumière servi par un lavis dense et une gouache crémeuse posée en touches larges. Malgré l’activité intense de l’artiste comme peintre et décorateur, son corpus graphique très cohérent, reconstitué à partir surtout des œuvres conservées à Hambourg, Stuttgart et à la Galleria Estense de Modène, se compose d’œuvres sans rapport direct avec un tableau ou une fresque, exception faite de Sainte Hélène et la Vraie Croix (Albertina, inv. 2784).
Notre œuvre fait partie d’un groupe formé par James Byam Shaw autour de la feuille conservée à la Fondation Custodia et à partir des œuvres provenant pour la plupart de la collection de Giuseppe Vallardi (1784-1863). Réalisés aux deux lavis de sanguine (brun et légèrement rosé) et rehaussés de blanc de plomb, ces dessins présentent des figures drapées, vues dans des poses complexes. Certains comportent, au verso, des études plus rapides à la pierre noire ou à la sanguine de figures, de détails anatomiques ou de drapés comme ici.

Ce double modèle – composition aboutie au recto et croquis au verso – induit une conception et une finalité différentes pour chacune des surfaces dessinées. La jeune femme allongée, la tête renversée, les yeux clos et les bras lourds semble une sorte d’étude en soi un peu mystérieuse. Caula est absorbé par les développements plastiques du corps dénudé et du drapé lourd et monumental qui confère à la figure un air de statue antique. Ayant, aux dires de ses contemporains, pratiqué lui-même la sculpture, l’artiste retranscrit le volume en façonnant le lavis et la gouache blanche comme s’il s’agissait de terre glaise et de plâtre.

A contrario du recto si fini, la figure assise ébauchée au verso, rognée et imprécise, apparait comme une recherche classique d’une mise en place destinée à être traduite sur un autre support. Aussi, bien que ni ce personnage aux pieds nus, ni la jeune femme évanouie du verso, ni les figures des autres dessins semblables n’apparaissent tels quels dans aucune des compositions peintes de Caula, il paraît judicieux de les dater des années 1680 et de rapprocher certaines feuilles, dont la nôtre, de la grande toile peinte en 1685 pour l’église San Carlo de Modène. Ce tableau de Saint Charles Borromée administrant l’Eucharistie aux pestiférés lors de l’épidémie de 1576 à Milan, fut l’occasion pour l’artiste de représenter les corps en souffrance sculptés dans une lumière surnaturelle, dont une jeune femme au seuil de la mort soutenue par ses compagnes et qui fait songer à notre dessin, malgré une pose assez dissemblable. La correspondance est en revanche frappante avec une jeune mère gisant à terre dans le maître-autel de San Carlo réalisé en 1699 par Marcantonio Franceschini (1648-1729) dans un style tout autre. Il est probable que le Bolonais, invité en 1694 pour orner de fresques la salle d’honneur du palais ducal, avait accès à l’étude de Caula qui, en tant que peintre en titre des Este, supervisait les travaux de décoration.

A.Z.

Bibliographie générale (œuvre inédite)
Adalgisa LUGLI, « Erudizione e pittura alla corte estense : il caso di Sigismondo Caula (1637-1724) », Prospettiva, 21, 1980, p. 57-74.
James BYAM SHAW, The Italian Drawings of the First Lugt Collection , Paris, 1983, sous cat. 405.

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