Georges LEMMEN (Bruxelles, 1865 - 1916)

La Mer et le ciel

26,8 x 31,5 cm
1911. Fusain, pastel et aquarelle. Annoté par l’artiste au crayon en bas à gauche 10 ½ h matin et daté en bas à droite 1911. Monogrammé GL en bleu du cachet d’atelier en haut à droite

Provenance
· Belgique, collection particulière

« Monsieur Lemmen doit être classé parmi les “intimistes”. Il est de la famille spirituelle des Vuillard, des Bonnard », écrivait Octave Maus dans L’Art Moderne en 1906, à l’occasion de la première exposition personnelle de Georges Lemmen. Juriste et critique d’art, Maus fut l’un des pères fondateurs de la revue L’Art moderne, mais aussi du cercle des XX puis de la Libre Esthétique, emblématiques de l’avant-garde artistique belge. Il fut l’un des premiers soutiens de Lemmen, et compta parmi ses plus fidèles amis.

Lemmen intégra en 1879 l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Josse-ten-Noode. Il y bénéficia d’un enseignement novateur orienté sur la pratique et la technique, et y côtoya plusieurs futurs vingtistes. Ses premières œuvres d’importance datent de 1883. Cinq ans plus tard, en même temps que Henry Van de Velde et Auguste Rodin, il rejoignit le cercle des XX, et bénéficia de l’émulation artistique internationale qui y régnait.

Après avoir subi l’influence de Fernand Khnopff, Lemmen rejoignit en 1890 les préoccupations néo-impressionnistes de Seurat, qui avait exposé auprès des XX en 1887 Un dimanche à la Grande Jatte. Par ailleurs, le peintre participa de 1889 à 1893 au Salon des Indépendants à Paris. En 1894, il abandonna le divisionnisme pour se rapprocher du mouvement des Arts Décoratifs, dans le sillage de William Morris, Walter Crane et Mackmurdo. Lemmen côtoya Henry van de Velde, qui menait alors des recherches similaires. Il compléta sa pratique d’écrits théoriques, d’articles et de chroniques, mais à la différence de Van de Velde, ne s’aventura pas au-delà de la surface plane, quand ses pairs exploraient l’architecture ou les objets du quotidien.

A partir de 1900, Lemmen s’éloigna du mouvement des Arts Décoratifs pour renouer avec la peinture, se concentrant sur des sujets intimistes mettant en scène sa propre famille. Il s’en suivit une « floraison discrète d’art intimiste dans un esprit d’observation à la fois doux et aigu ». Cette manière, proche des nabis français, se caractérise avant tout par une matière picturale traitée en petites touches, contours et modelés simplifiés, espace compressé comme dans une tapisserie. Lemmen peint et dessine ses proches, mais également des nus, des natures mortes, des échappées sur les toits.

En revanche, l’artiste attendit une invitation de Frans Fonson en 1911 à venir le rejoindre à Beaulieu pour réaliser des paysages et des marines. Fasciné par les couleurs du Midi, Lemmen y demeura plus de six semaines, travaillant ferme et s’imprégnant d’images nouvelles. « Hier, écrit-il à sa femme le 22 avril, le ciel couchant dans les montagnes et sur la mer a été un spectacle féerique dont seules les belles estampes japonaises […] pourraient te donner une idée. » L’artiste se dit être « repris depuis quelque temps d’une passion pour le dessin [souligné dans le texte], pour la forme pure, pour cette belle écriture qui a toujours fait la force des maîtres ».
Le peintre rentra enchanté de son voyage. Présentées à la Libre Esthétique en 1912, ces études du Midi avaient été ainsi décrites par Louis Dumont-Wilden : « L’œil raffiné de M. Lemmen y a découvert d’autres nuances. Devant “la mer qui chante”, il ne s’est souvenu de personne, il a écouté la chanson, et il nous raconte délicieusement ce qu’il en a retenu . »

Notre dessin figurait probablement à cette exposition. L’œuvre est évanescente, à la fois étude d’après nature, calligraphie, réminiscence des gravures japonaises ou expérimentation post-pointilliste. Lemmen travaille au crayon et au pinceau, multipliant lignes, touches larges, taches qui paraissent désordonnées, voire accidentelles, mais qui construisent des formes et différencient la surface lisse de l’eau des reliefs broussailleux et du coton des nuages. L’artiste suggère le jeu des lumières claires d’un matin de printemps en laissant le papier en réserve et en déchargeant librement son pinceau de façon à préserver le hasard des dégradés et des mélanges de couleurs, ainsi que les petites bulles d’air pris dans sa peinture. De même, il bannit le vert, pourtant si présent dans le Midi, pour composer une harmonie de couleurs primaires adoucie par quelques orangés et violets.

M.B. & A.Z.

Bibliographie générale (œuvre inédite)
Roger CARDON, Georges Lemmen (1865- 1916), monographie générale suivie du catalogue raisonné de l’œuvre gravé, Anvers, Pandora, 1990.
Roger CARDON, Georges Lemmen (1865-1916), cat. exp., Bruxelles, Musée d’Ixelles, 1997.

  • Atelier Georges Lemmen, succesion de Madame Theveni-Lemmen, fille du peintre, vente Paris, Hôtel Drouot, Loudmer, 29 juin 1992. Georges Lemmen, cat. exp., Bruxelles, Musée Horta, 1980. Georges Lemmen, dessins et gravures, cat. exp., Bruxelles, Bibliothèque Royale Albert Ier, 1965. Marcel NYNS, Georges Lemmen, Anvers, De Sikkel, 1954.
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