Mattia PRETI dit Cavaliere Calabrese (Taverna, 1613 – La Valette, 1699)

Sainte Catherine d’Alexandrie, étude préparatoire à la fresque de San Pietro a Majella à Naples

25,5 x 18,1 cm
1657-1658. Pierre noire et rehauts de craie. Angles recoupés en octogone.

Provenance
· France, collection particulière

Lorsqu’il arriva à Naples en 1653, Mattia Preti était déjà un artiste célèbre, ayant vécu, à Rome, un début de carrière brillant jalonné de grands décors à fresque, de nombreux tableaux de chevalet et de commandes importantes hors de la cité papale. La manière du jeune artiste calabrais se forma au contact des caravagesques nordiques comme Valentin de Boulogne et Mathias Stomer, des artistes du courant néo-vénitien comme Pietro da Cortona et Pier Francesco Mola et des émiliens comme Guido Reni, Giovanni Lanfranco et le Guerchin, ainsi que des maîtres anciens de Rome ou de Venise. Depuis octobre 1642, Preti portait le titre de chevalier d’Obédience Magistrale de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, un privilège rare accordé par Urbain VIII.

Précédé par sa réputation, Preti fut chargé, à Naples, de chantiers importants, dans une rivalité amicale et fertile avec Luca Giordano. Ce séjour dans la plus grande ville d’Italie qui se prolongea jusqu’en 1660 fut marqué par un retour aux tendances propres à l’école napolitaine, fortement encouragé par les commanditaires de l’artiste dont les goûts n’étaient pas ceux de Rome. La méditation nouvelle de Preti sur le naturalisme de Ribera, le luminisme de Battistello Caracciolo qui fut probablement son premier maître, se mêla au souvenir de Véronèse et à la monumentalité de Lanfranco, donnant naissance à des œuvres remarquables, dont son chef-d’œuvre, le cycle illustrant des Scènes de la vie de sainte Catherine et de saint Pierre Célestin à San Pietro a Majella.

La réalisation de dix grandes toiles pour le plafond de la nef et du transept de cette église du XIVe siècle occupa le peintre durant presque deux ans : le contrat fut signé le 16 mai 1657 et le solde fut versé à l’artiste le 1er février 1659. Pourtant, seules deux œuvres préliminaires à ce grand chantier sont connues : le dessin à la pierre noire pour L’Apothéose de Saint Pierre Célestin (Taverna, Museo Civico) et une esquisse peinte, Le Martyre de Sainte Catherine.

C’est à cette dernière composition que se rapporte notre dessin, concentré sur le visage plein d’une jeune femme, les yeux levés vers le ciel, vu da sotto in su dans un raccourci audacieux et maîtrisé. Ce visage mélancolique et néanmoins confiant est celui de sainte Catherine affrontant son ultime supplice qui attend son entrée dans le royaume de Dieu et semble voir l’ange, invisible à ses bourreaux.
Selon Bernardo De Dominici, premier biographe de Preti, l’artiste commençait toujours par ébaucher ses compositions sur le papier jusqu’à définir la distribution des personnages. Il retravaillait ensuite les figures sur le vif, d’après le modèle posant sur une estrade et éclairé par une fenêtre haute, de façon à avoir le point de vue aussi bas que possible. Réalisés tous deux à la pierre noire, l’Apothéose et notre dessin correspondent parfaitement à cette façon de procéder. Le premier est ainsi une mise en place de l’ensemble enlevée et concise, tandis que le second s’avère une recherche attentive d’un élément central, transcrivant toutes les subtilités du clair-obscur grâce à l’estompe et aux rehauts de craie qui marquent les reflets d’un faisceau lumineux clair et haut.

Notre feuille est très proche du Saint Évêque conservé à Oxford (Ashmolean Museum, inv. P.II.927), préparatoire pour l’une des fresques qui ornaient les portes de Naples et étaient commandées à Mattia Preti comme ex voto après la peste de 1656. Non seulement la technique est identique, avec un premier tracé fin à la pierre noire, un hachurage régulier des parties dans l’ombre et les détails retravaillés d’une ligne veloutée, mais surtout les deux personnages apparaissent plongés dans le ciel et sous un angle particulièrement bas.

Issus du langage napolitain de Massimo Stanzione et de son élève, Bernardo Cavallino, emportés par la grande peste en 1656, ces visages vus d’en-dessous, aux regards emplis de pathos et sourcils implorants, s’imposent dans l’œuvre de Mattia Preti dès son arrivée dans la capitale méridionale. L’artiste paraît fasciné par ces figures extatiques, chez lui essentiellement féminines comme en témoignent la Sainte Véronique peinte pour le cardinal Girolamo Colonna vers 1653, la Sainte Marie Madeleine de 1657 (Rome, palais Doria Pamphilj) et la Décollation de sainte Catherine offerte par l’artiste en 1659 à l’église Sainte-Catherine de La Valette (in situ).
Sensible et élégant, notre dessin est ainsi un jalon important dans le traitement de ce thème, avec une inclinaison de la tête plus accusée que dans la Sainte Véronique, ce qui a pour effet de gommer les contours du visage et d’abolir toute entrave entre le regard et les cieux. Les cheveux épars et ondulants encadrent le visage, tandis que les touches de blanc illuminent la peau diaphane de la sainte, atténuant l’intensité du raccourci et parachevant l’œuvre qui ne se conçoit plus comme une simple esquisse préliminaire, mais comme une représentation de la foi la plus concise qui soit.

A.Z.

Bibliographie générale (œuvre inédite)
Cynthia DE GIORGIO, Mattia Preti : saints and heroes for the Knights of Malta, Valette, 2014.
John T. SPIKE, Mattia Preti. Catalogo ragionato dei dipinti. Catalogue raisonné of the Paintings, Florence, 1999.
Vittorio SGARBI, Mattia Preti, Rubbettino, 2013.
Luigi TASSONI, Mattia Preti e il senso del disegno : sessantotto disegni del Cavaliere Calabrese, Bergame, Moretti & Vitali, 1990.

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