Nicolas-Marie OZANNE (Brest, 1728 – Paris, 1811)

Vue du port de Brest, prise du côté de Recouvrance

24 x 38,5 cm
Circa 1790. Plume et encre brune, lavis gris, papier agrandi par l’artiste en cours d’exécution

Provenance
· Vente Paris, année inconnue, lot 161 (d’après l’étiquette au revers du montage).
· Vente Sotheby’s, Monaco, 15 juin 1990, lot 68.
· France, collection particulière

Fils d’aubergiste, ancien cuisinier du Capitaine de Roquefeuil, Nicolas Ozanne fut remarqué dès son plus jeune âge pour ses qualités de dessinateur et son sens de l’observation technique et scientifique. Entré à dix ans au service de Roblin, maître à dessiner à l’école des Gardes de la Marine de Brest, il en devint le suppléant en 1743 et le remplaça en 1750, se chargeant notamment de la formation de son plus jeune frère, Pierre, qui allait lui aussi devenir un dessinateur de la marine et ingénieur. Nicolas Ozanne n’avait que vingt-quatre ans lorsqu’il fut associé aux travaux de l’Académie de Marine qui venait d’être créée à Brest.

La grande réputation de ses travaux lui valut les faveurs du Ministre de la Marine, Antoine-Louis Rouillé, et le soutien de Henri-Louis Duhamel Du Monceau, alors Inspecteur Général de la Marine. Les commandes que le dessinateur reçut allaient du dessin des vaisseaux et des vues du Havre commémorant la visite de Louis XV en 1749, aux vues de combat et aux illustrations des traités. En 1755, il obtint un congé avec frais afin d’accompagner Joseph Vernet dans sa tournée des Ports de France. Vingt ans plus tard, c’est à Ozanne qu’incomba de créer une nouvelle série de soixante vues de ports du royaume.

Nommé dessinateur de la Marine à Versailles en 1757, puis chargé de travaux au bureau des ingénieurs géographes de la guerre, Ozanne se vit confier la très importante mission d’éduquer dans le domaine maritime, de la construction et de la navigation, d’abord le duc de Bourgogne, puis le Dauphin (le futur Louis XVI) et de ses deux frères, comtes de Provence et d’Artois (futurs Louis XVIII et Charles X). La construction de la flottille de Versailles et de la corvette l’Aurore pour la mission scientifique du Marquis de Courtanvaux vint couronner sa carrière d’ingénieur naval.
Définitivement établi à Paris dès 1765, l’artiste s’occupa à faire éditer ses œuvres, gravées pour la plupart par ses sœurs Jeanne-Françoise et Marie-Jeanne. Il prit sa retraite en 1791 après quarante-sept ans de service, mais ne cessa jamais de dessiner jusqu’à sa mort en 1811. Son œuvre, exclusivement graphique, a trait tout entier au domaine maritime dont il affirme la connaissance subtile et consciencieuse. Chacune de ses feuilles est l’expression fidèle d’une chose vue et vécue, tracée d’une main sûre avec un sens didactique d’un maître à dessiner. Généralement au lavis, légers, précis, lumineux et élégants, ses dessins sont destinés pour la plupart à être reproduits en gravure. On y trouve peu de navires isolés, mais beaucoup de vues plus décoratives, peuplées de personnages dont l’agréable animation venait des leçons prises par Ozanne auprès de Natoire et de Boucher.

Il n’est pas un hasard si ses compositions les plus inspirées concernent le port de Brest, sa ville natale, dont il dessina tous les quais depuis l’anse du Moulin à Poudre et la Batterie de la Rose jusqu’à l’embouchure, l’arsenal, la cale couverte, les bassins de Pontaniou et le magasin des vivres.

Notre dessin est à rapprocher de la Vue du port de Rouen prise depuis l’amont du fleuve conservée au musée des Beaux-Arts de Rouen et datée de 1792. Non seulement elle possède les dimensions exactes de notre vue de Brest, mais surtout elle est dessinée sur une feuille de papier collée par l’artiste lui-même sur une autre feuille plus grande. Les deux œuvres partagent également la légèreté de la touche, la large place réservée au ciel parcouru de nuages vaporeux et la recherche de narration. Mais si, dans le dessin rouennais, il ne s’agit que d’une promenade agréable, le « sujet » principal de notre lavis, enveloppé d’une douce lumière, est beaucoup plus touchant, car il s’agit d’un retour d’un officier de marine accueilli avec joie par son épouse, ses enfants et son chien.

Notre lavis est donc postérieur à la série des Ports de France et offre un angle de vue encore inédit dans le corpus d’Ozanne. L’artiste se pose sur la rive ouest de la Penfeld, au niveau de l’actuel pont de la Recouvrance, afin d’embrasser le quai avec ses maisons, l’entrée du fleuve fermée par les chaînes avec ses navires marchands, gabares et bâtiments de guerre dont un navire démâté, ainsi que le château, les fortifications de Vauban et la mâture. Remarquablement précis et néanmoins léger, le dessin d’Ozanne décrit, dans une mise en scène gracieuse, aérienne et volontiers théâtrale, la vie d’un port où chacun – marchand, ouvrier, lavandière, porteur – s’affaire, où les bateaux glissent sur une eau calme, les mouettes parcourent le ciel, les chiens jouent, les stores et les voiles se gonflent sous le vent et les cheminées fument.
A.Z.

Bibliographie

Charles AUFFRET, Une famille d’artistes brestois au XVIIIe siècle. Les Ozanne, Rennes, 1891, probablement p. 100, « chez M. D*** à Paris : Diverses vues de Brest ».
Jacques VICHOT, « L’œuvre des Ozanne : essai d’inventaire illustré », nos 87-102, 1967-1971, et plus particulièrement no 93, 1969, no B2a.

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