Jean-Honoré FRAGONARD (Grasse, 1732 – Paris, 1806)

Jeunes lavandières préparant la lessive

54 x 68 cm
Circa 1758-1759. Huile sur toile

Provenance
· Collection Del Gallo Roccagiovine, France et Rome.
· Vente Christie’s New York, 8 juin 2011, lot 62.

Fragonard arriva à Rome le 22 décembre 1756, accompagné de deux de ses condisciples de l’École royale des élèves protégés, le peintre Charles Monnet le sculpteur Jean-Baptiste Dhuez. Fragonard est alors un jeune artiste aux « dispositions brillantes », élève chéri de Carle Van Loo, protégé de François Boucher, lauréat du Grand prix de peinture de l’Académie royale, remporté en 1752 avec Jéroboam sacrifiant aux idoles, et auteur de la monumentale Psyché montrant à ses sœurs les présents de l’amour qui fut exposée dans les appartements du roi à Versailles en 1754 et suscita l’admiration unanime (Londres, National Gallery, inv. NG6445). Et pourtant, comme pour beaucoup de pensionnaires, la confrontation avec les grands maîtres italiens fut pour le peintre à la fois éblouissante et terrifiante, le plongeant dans l’incertitude et le doute. Trois ans furent nécessaires à Fragonard pour surmonter la crise et forger petit à petit sa propre manière qui fit sa gloire.

Tétanisé au début de son séjour romain, l’artiste se libéra en copiant les œuvres des maîtres conseillées par Natoire, le directeur de l’Académie de France à Rome, mais également en peignant beaucoup. Peu d’œuvres subsistent cependant de cette production abondante. Parmi les toiles datables avec certitude des années italiennes, plusieurs sont des scènes de la vie romaine, saisies d’un pinceau vif et juste. Déjà, dans la foule des habitants de la Ville Éternelle, l’œil de Fragonard capte surtout la figure féminine et sa gestuelle gracieuse. Il peuple ses tableaux de laveuses rinçant les draps dans les fontaines, de lavandières frottant les vêtements près des lavoirs et de blanchisseuses faisant bouillir le linge dans des buanderies voutées emplies de vapeur. Ces scènes de lessive ne sont en rien une quelconque critique sociale, mais une narration plaisante doublée d’un exercice de pure peinture. Rapidement cernées, les jeunes femmes aux bras et pieds nus, leurs jupes relevées, vaquent à leurs occupations dans des espaces indéfinis encombrés de colonnes, de marches, de baquets, de linge et de petits enfants que les mères ne peuvent abandonner. La pénombre embuée y alterne avec des coups de lumière qui fait éclater la blancheur d’un drap, d’un corsage ou d’un teint.

Si notre toile partage avec les plus belles réussites de cet ensemble – Les Blanchisseuses de Saint Louis, L’Heureuse mère en mains privées (62 x 74 cm, voir P. Rosenberg, Frangonard, cat. exp. 1987, no 23) et Les Blanchisseuses ou l’étendage de Rouen – la même conception très rembranesque de la lumière, elle s’en distingue résolument par une composition dépouillée et un plus grand fini. De taille comparable aux autres œuvres, notre tableau évite le fourmillement indistinct des personnages qui ne sont ici que trois et s’avèrent proportionnellement bien plus grands : une jeune femme agenouillée près d’un baquet rempli de linge, sa compagne penchée sur le cuvier pour tasser le chargement et un petit enfant assis sur une sorte de petite terrasse, balançant ses jambes dans le vide. L’espace est peu profond et l’essentiel concentré au premier plan, alors que dans les autres compositions la scène est vaste. En outre, bien que la touche soit toujours grasse et agile, les détails sont bien mieux définis : les planches en bois de la palissade qui se découpent sur le ciel bleu, la jarre en grès et le petit bocal en verre bombé posés en haut, les paniers en osier, les buches sous le cuvier, les pierres de l’arche. Ceci concerne également la figure délicatement modelée de la jeune blanchisseuse au centre, dont le visage gracieux au nez fin, yeux étirés et menton pointu évoque davantage Natoire que Boucher. Elle n’est cependant pas davantage caractérisée que les jeunes femmes des Blanchisseuses ou de l’Étendage.

La scène étroite, l’attention aux détails et la gamme colorée brunâtre et sourde rapprochent notre tableau de deux toiles légèrement plus petites peintes vers 1759 à Rome, les Apprêts du repas conservés à Moscou et Jeune fille puisant l’eau dans une fontaine (les Dindons) vendue récemment à Paris (48 x 60 cm). Quant à la jeune lavandière, son visage n’est pas sans rappeler celui de la jeune mère dans une autre réalisation romaine, le Cache-cache ou Mère surveillant ses enfants (localisation actuelle inconnue, 49,5 x 62,5 cm, voir Cuzin 1987, no 63 et Rosenberg 1989, no 73).
En regardant notre œuvre, comment ne pas songer aux constatations déconcertées du directeur Natoire face aux errements des premières années du pensionnat du jeune artiste : « Fragonard, avec des dispositions, est d’une facilité étonnante à changer de party d’un moment à l’autre, ce qui le fait opérer d’une manière inégale » (Natoire aux Académiciens, 30 août 1758). Mais également la réponse venue de Paris après l’envoi d’une « figure académique d’homme » en août 1759 : « la peine s’y laisse apercevoir et l’on n’y découvre point de ces heureux laissés, ny de cette facilité de pinceau qu’il portoit peut-être cy-devant à l’excès, mais qu’il ne faut cependant pas perdre entièrement en les rectifiant. Sa couleur ne présente point de ces tons frais, hasardés par l’enthousiasme […] Tout est fondu, tout est fini ; il est temps que le sieur Fragonard prenne confiance en ses talens et que, travaillant avec un peu plus de hardiesse, il retrouve ce premier feu et cette heureuse facilité qu’il avoir. »

La réaction de ses maîtres semble sévère et injuste, mais elle reflète bien les recherches de Fragonard, stupéfait et désorienté par cette profusion de chefs-d’œuvre et l’infinité de manières et de styles. Notre toile atteste des doutes de l’artiste non seulement dans ses travaux scolaires et imposés, mais également dans ses créations délibérément personnelles, et doit être située à l’amont des tableaux plus aboutis, plus immédiatement « fragonardesques » datables de 1760 environ. Nous proposons donc la datation légèrement antérieure, vers 1758-1759. Avec la figure centrale illuminée d’un rayon de soleil improbable semblable à un coup de projecteur, et les couleurs franches des habits de la blanchisseuse qui contrastent avec les bruns terreux environnants, notre œuvre témoigne en effet du chemin parcouru depuis l’École des élèves protégés et les premiers succès de l’artiste marqués par Boucher. Fragonard se découvre ici en observateur attentif des bamboccianti et des peintres hollandais de réalité comme Thomas Wijck et Nicolaes Berchem, et de ce fait moins anecdotique et plus ténébreux que d’ordinaire. On y retrouve cependant la justesse et la sincérité qui font le charme des scènes de genre de Fragonard et on reconnaît son écriture alerte dans les personnages secondaires comme le petit bébé potelé, acteur de bien des compositions de l’artiste.
A.Z.

Bibliographie de l’œuvre
Jean-Pierre CUZIN, Jean Honoré Fragonard, vie et œuvre, Fribourg, Paris, Office du Livre, 1987, p. 271, no 61.
Pierre ROSENBERG, Tout l’œuvre peint de Fragonard, Paris, 1989, p. 76-77, no 52.

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