Jean-Baptiste PATER (Valenciennes, 1695 - Paris, 1736)

La Barque de plaisir

74,6 x 93,7 cm
Circa 1725. Huile sur toile

Provenance
· Collection J. W. G. Dawis, Esq., Londres.
· Sa vente, Paris, me Lechat, 25 février 1869, lot 55 (comme Les baigneuses, « magnifique et important tableau du maître », adjugé 4 000 francs).
· États-Unis, collection particulière.

Exposition
New York, 2000, Berry-Hill Galleries, Visions and Vistas, s. n. (cat. par Robert B. Simon).

Œuvre en rapport
Départ pour Cythère (La Barque de plaisir), réplique autographe, 62,5 x 79 cm, non localisée (anc. collection Alfred de Rothschild, Londres, en 1884 ; exposé à la Royal Academy, 1896, no 77 ; voir Ingersoll-Smouse, 1928, no 70, fig. 166).

Suivons l’Amour, c’est lui qui nous mène…
Le Theâtre change en cet endroit, & représente les Jardins de Cythère dans les ailes, avec une Mer dans le fond. Il paroît une barque remplie de Pelerins & de Pelerines de Cythère conduite par deux Amours.

Le 30 juillet 1712, Watteau fut agréé à l’Académie royale en s’engageant, comme il était de règle, de présenter bientôt un morceau de réception dont le sujet fut exceptionnellement laissé « à sa volonté ». Rappelé encore à l’ordre en janvier 1717, l’artiste livra sept mois plus tard son « Pelerinage à lisle de Citere » (Paris, musée du Louvre, inv. 8525), aussitôt rebaptisé par les académiciens « une feste galante » afin de justifier la réception de Watteau comme « peintre de fêtes galantes » : c’est ce même « talent particulier des fêtes galantes » qui permit l’entrée à l’Académie, en 1728, de son compatriote et élève, Jean-Baptiste Pater.

Rapidement peint, le célèbre tableau de Watteau avait été longuement mûri. En témoigne son Ile de Cythère de 1709 aujourd’hui conservé à Francfort et peint. Plus théâtrale et statique, cette toile offre aux pèlerins non pas une gondole dorée richement sculptée, mais une barque à baldaquin surmonté des symboles de l’Amour : deux torches croisées, une allumée et une autre éteinte.

Une vingtaine d’années plus tard, cette embarcation élégante réapparait chez Pater dans le tableau que nous présentons. Ornée de fleurs et d’un blason frappé d’un cœur rouge, elle occupe une bonne partie de la composition, offrant à l’artiste toute sorte de possibilités pour disposer ses personnages : debout sous la tente, allongés dans la barque, assis sur le bord à tremper les pieds dans l’eau, marchant sur la planche qui relie le bateau à la rive ou encore badinant dans la rivière. À l’exception de la barque de l’Amour, rien ne rappelle ici le pèlerinage sur l’île de Cythère. Aucun petit Cupidon ne volète près des amants, aucune statue de Vénus ne vient sanctifier les lieux et les vêtements des protagonistes ne sont pas ceux des pèlerins. Dans cette assemblée, on ne compte d’ailleurs que trois couples, et ni eux, ni les cinq femmes sans chevalier servant ne manifestent nulle intention de partir. Enfin, si les hommes sont bien vêtus « à l’espagnole » de vestes à collerettes et de bérets, leurs compagnes portent des habits à la mode de l’époque, des robes à la française aux plis Watteau, ou, pour les baigneuses, des chemises.

Il est possible que Pater ait peint un Débarquement à Cythère plus respectueux du mythe d’une île d’Amour qui vit naître Vénus, à moins que ce tableau connu seulement d’après les descriptions dans les catalogues de ventes et non localisé depuis le XIXe siècle, ne soit tout simplement une reprise de la toile de Watteau . Ici, le sujet est traité d’une manière très différente et personnelle, comme une véritable fête galante qui se passe de toute référence mythologique et qui, chez Pater, comprend bien souvent des baigneuses.

Ce motif de jeunes femmes nues ou en chemise qui se baignent en présence des hommes, constitue le côté le plus personnel de l’art, celui où il se dégage le plus de l’influence de son maître et qui fut le plus recherché par les amateurs. En effet, si la conception de notre Barque de plaisir n’est pas sans rappeler Les Plaisirs du bain peints à la même époque par son rival, Nicolas Lancret (Musée du Louvre, inv. RF 1990-20), toute notion d’« observation à la dérobée » y est absente, puisque les jeunes femmes de Pater ne se cachent pas et sont nullement effarouchées par les regards masculins qu’elles paraissent ignorer, voire desquels elles se jouent. Il ne faut pourtant pas exagérer le côté libertin de ce tableau d’un charme léger et d’une grâce souriante, fait pour divertir et amuser, sans chercher à provoquer : contrairement à d’autres composition autour des baigneuses de Pater, elles restent ici plutôt sagement vêtues. Toute la volupté raffinée du XVIIIe siècle flotte dans cette scène.

La manière artistique de Pater se révèle ici avec force, permettant de dater notre toile de sa dernière période, marquée par une création effrénée totalement affranchie de l’influence de Watteau. Ce sont les arbres ondulants aux frondaisons compactes, l’eau opaque, les lointains vagues et mélancoliques parsemés de villages fortifiés venus de la peinture flamande, la composition pyramidale et concentrée au premier plan, la lumière chaude et diffuse, les contours soutenus ou le pinceau descriptif et alerte. La palette délicate est conçue comme une partition musicale avec une mélodie de bruns, de verts et de bleus et des accords nés d’une juxtaposition de teintes plus soutenues dans les vêtements des protagonistes. Avec leurs poses inclinées et leur gestuelle animée et variée, ceux-ci constituent des types distincts qui ne se rencontrent que dans l’œuvre de Pater. Certains proviennent d’autres compositions, comme le couple à l’extrême droite qui occupe la même position dans Les Baigneuses connues par plusieurs versions, mais la plupart semblent crées spécialement pour La Barque de plaisir dont le succès est attesté par l’existence d’un réplique autographe, de dimensions plus petites et avec de nombreuses variantes.
A.Z.

Bibliographie de l’œuvre
Florence INGERSOLL-SMOUSE, Pater, Paris, Les Beaux-Arts, 1928, p. 46, no 98 (comme Promenade sur l’eau).

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