François-Jean GARNERAY (GARNEREY)
(Paris, 1755 - Auteuil, 1837)

Molière honoré par Louis XIV

56 x 72,2 cm
1824 Huile sur panneau Signé et daté sur la nappe Garnerey px. 1824

Provenance
• Par tradition familiale, ancienne collection Jacques Doucet (Paris, 1853 - Neuilly-sur-Seine, 1929), Paris.
• Vente Sotheby’s Londres, 4 mai 1938, lot 146.
• France, collection particulière.

Expositions
1824, Salon de Paris, no 701 (Molière honoré par Louis XIV)
1825, Salon de Lille, no 259 (Louis XIV et Molière), médaille de bronze.
1825, Douai, Salon, no 259 (Louis XIV et Molière), médaille d’argent.

L’Anecdote
En 1660, la mort de son frère Jean obligea Molière à reprendre sa charge de tapissier et valet de chambre du roi héritée de son père, à laquelle il avait renoncée pour devenir comédien. Hautement envié, l’office consistait à faire le lit du monarque, à garnir de tapisseries ses appartements et à veiller sur le mobilier. L’écrivain effectuait son service à la cour par quartier, au grand dam des autres officiers, offensés de devoir « manger à la table du contrôleur de la bouche avec Molière, parce qu’il avait joué la comédie ». Apprenant cela, Louis XIV aurait un jour, lors de son petit lever, invité l’acteur à partager son en cas de nuit :

Alors le roi, coupant sa volaille et ayant ordonné à Molière de s’asseoir, lui sert une aile, en prend en même temps une pour lui, et ordonne que l’on introduise les entrées familières qui se composaient des personnes les plus marquantes et les plus favorisées de la cour. « Vous me voyez, leur dit le roi, occupé de faire manger Molière que mes valets de chambre ne trouvent pas assez bonne compagnie pour eux . »

Telle est l’anecdote qu’un certain M. Lafosse, ancien médecin ordinaire du roi, aurait narré au beau-père d’Henriette Campan. Lectrice des filles de Louis XV, première femme de chambre de Marie-Antoinette puis directrice de la Maison d’éducation de la Légion d’Honneur, Madame Campan consacra ses dernières années à l’écriture des Mémoires qui furent publiées en 1822, l’année de sa mort, et connurent quatre éditions en seulement deux ans.

De toutes les petites histoires volontiers didactiques qui parsèment l’ouvrage, celle du repas matinal du jeune Roi-Soleil avec Molière fut parmi les plus remarquées. « Cette anecdote est peut-être une de celles qui honorent le plus le caractère et la vie de Louis XIV. On est touché de voir ce roi superbe, accueillant […]. Voilà par quels traits un prince qui a de la grandeur sait venger le génie de la sottise et le récompenser de ses travaux », écrivit en note l’éditeur des Mémoires de Mme Campan.

Privés de la célébration de l’épopée napoléonienne, mais habitués à trouver leurs sujets dans l’histoire récente et nationale, les peintres de la Restauration ont tôt fait de s’emparer de ce récit. Dès le Salon de 1824, l’on put ainsi en admirer deux versions, celle d’Édouard Pingret (n° 1360) et celle de François-Jean Garneray (n° 701) que nous présentons. Le thème revint sous le Second Empire, traité par Ingres en 1857 (œuvre détruite dans l’incendie des Tuileries, esquisse à la Comédie Française), Gérôme (n° 769 du Salon, Malden Public Library) et Jacques-Edmond Leman en 1863 (n° 1176, non localisé), puis Jean Hégesippe Vetter (Salon de 1864, n° 1916).

L’Artiste
François-Jean Garneray ou, plus exactement, Garnerey, naquit à Paris. Grâce à la protection de son père, naturaliste, il entra dans l’atelier de David, dont il fut ainsi l’un des premiers élèves. Peu concerné par les changements politiques, Garneray fut de presque tous les Salons de 1791 et jusqu’en 1835. D’abord peintre en miniature et portraitiste, l’artiste se spécialisa ensuite dans les représentations « dans le genre flamand », à savoir un subtil mélange de portrait et de scène de genre minutieusement rendu. À partir du Salon de 1810, il se distingua par ses compositions historiques mettant en scène des personnages célèbres de l’Ancien Régime dans des lieux souvent non moins illustres. Bien que, grâce à son fils Auguste-Siméon, professeur de dessin de la duchesse de Berry, Garneray soit proche du mouvement troubadour né dans l’entourage de cette princesse, il sut se singulariser, affichant sa prédilection pour le règne de Louis XIV, tandis que les premiers troubadours privilégiaient le Moyen Âge et la Renaissance.

Le tableau présenté en 1810 avait ainsi pour sujet Madame de Maintenon en retraite dans l’oratoire de la chapelle de son château (non localisé), tandis qu’en 1812, seule figura au Salon la première des trois vues de la Galerie dorée peintes pour la Banque de France, celle figurant les lieux sous Louis XIV (collection Banque de France). L’intérêt pour le Grand Siècle accompagna l’artiste sous la Restauration, avec notamment, en 1824, le très remarqué Molière honoré par Louis XIV et, trois ans plus tard, Le Duc de Montausier conduisant le Grand Dauphin dans une chaumière.

Art et théâtre dans notre tableau
Louis-Gabriel Michaud, dans sa Biographie universelle, souligne que la « correction du dessin » de Garneray était idéalement adaptée à la peinture d’histoire « anecdotique » qui exige de l’esprit et la reproduction parfaite « des objets inanimés, tels que les monuments et les costumes ». Notre tableau illustre admirablement ces propos, se présentant justement comme une œuvre d’esprit, avec un équilibre raffiné entre l’exécution soignée et l’animation théâtrale et néanmoins mesurée des personnages.

Garneray offre au roi et à son hôte une vraie scène de théâtre, dépouillée de tout superflu. Madame Campan ne donnant aucune précision sur la date de ce déjeuner improvisé ni sur le lieu où Louis XIV séjournait alors, le peintre avait toute la liberté d’imaginer un intérieur qui seyait le mieux à sa composition. En revanche, le récit était précis sur les circonstances de la rencontre, à savoir l’entrée familière lors de laquelle le souverain, à peine réveillé et encore dans son lit, recevait les membres de la famille royale et certains grands officiers de la Couronne. Toutefois, l’artiste choisit de ne pas représenter le lit et de figurer Louis XIV parfaitement habillé, transformant une collation improvisée en une sorte de repas officiel.

Garneray situe la scène dans l’appartement intérieur du roi à Versailles et plus exactement dans l’antichambre des Chiens pourtant créée en 1738, soit bien après la date possible de l’entrevue. Le décor de la corniche rappelle que Louis XV faisait dormir dans ce cabinet ses chiens favoris : tel un clin d’œil, notre artiste imagine deux chiens couchés aux pieds de Louis XIV. Il reprend assez exactement les boiseries dorées de 1685 provenant de l’ancienne salle de billard, mais ôte les tableaux religieux qui ornaient la pièce sous Louis XV. Il installe ainsi, sur le trumeau central, à la place d’Eliézer et Rébecca d’Antoine Coypel, une autre de ses œuvres, Églé barbouillant Silène de mûres, peinte en 1700 pour l’antichambre des appartements du Grand Dauphin au château de Meudon (Louvre, inv. 3509, ill. 2). Tiré des Bucoliques de Virgile, le sujet rappelle le comique des pièces de Molière. Quant aux dessus de portes, Garneray les orne de portraits représentant Louis XIII et Anne d’Autriche.

Une comédie humaine
Louis XIV, élégamment vêtu d’un justaucorps et d’une longue robe de chambre, tous deux de soie rose brodés de fleurs de lys d’or, est déjà coiffé et arbore le cordon de Saint Esprit. Il est assis à une table improvisée, copieusement garnie de fruits et d’autres mets raffinés. Un serviteur amusé en livrée bleue et rouge pose une tourte devant Molière, incrédule et reconnaissant, tandis qu’un second valet lui offre du vin. Le visage du comédien reprend très exactement le portrait peint par Garneray d’après le buste de Houdon et gravé par Alix en 1796.

L’expression du dramaturge trouve un écho dans celles des courtisans que les huissiers viennent de laisser entrer dans la pièce. L’artiste compose ici une véritable comédie humaine, en évitant cependant toute exagération et alors que ces confrères, d’Ingres à Gérôme, préféraient représenter les membres de la cour s’inclinant profondément et les yeux baissés, n’osant ni contredire la volonté du roi ni même manifester leur désapprobation ou surprise.

Aucun des personnages près de la porte n’est réellement reconnaissable, même si l’artiste s’attache à représenter les riches toilettes des dames, les soutanes des prélats et les habits solennels des grands officiers et des commensaux. Ces vêtements chamarrés à la mode des années 1660, avec leurs soieries chatoyantes, fines broderies et nœuds de rubans jusque sur les souliers permettent d’ailleurs à l’artiste de démontrer ses talents de coloriste. Garneray joue sur la juxtaposition des teintes violines, orangés, indigo ou bleu saphir, le tout parcouru avec insistance de touches délicates de blanc vaporeux, mais également de rouge vermillon et de vert émeraude.
A.Z.

Bibliographie de l’œuvre
Alfred DANTÈS, Dictionnaire biographique et bibliographique, alphabétique et méthodique des hommes les plus remarquables dans les lettres, les sciences et les arts, Paris, Boyer et Cie., 1875, p. 368 (« Molière et Louis XIV »).
Louis-Gabriel MICHAUD, Biographie universelle, ancienne et moderne, Paris, 1856, vol. XV, p. 583 (« Molière déjeunant avec Louis XIV »).

Bibliographie générale (œuvre inédite)
Pierre MOLLIER, « Portraits secrets : les œuvres maçonniques du frère François-Jean Garneray », Revue des musées de France-Revue du Louvre, no 2011-3, juin 2011, p. 43-51.

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