François HABERT (actif à Paris entre 1640 et 1655)

Nature morte au bouquet de fleurs, fruits, coquillage, gobelet en porcelaine, luth et pièces d’orfèvrerie

135 x 165 cm
1652. Huile sur toile. Signé et daté en bas à gauche sur l’entablement FRANCISCUS. HABERT. F. / 1652

Provenance
· Acquis le 15 mai 1847 à Londres, chez Mawson, par tradition familiale.
· Paris, collection particulière.

La quantité d’œuvres, pour la plupart signées et datées, de François Habert contraste avec le peu d’éléments dont on dispose concernant sa biographie. Ni les dates de sa vie, ni son origine ne sont connues et c’est uniquement sa manière nordique qui le fait supposer Flamand. Mais si sa formation pourrait avoir été néerlandaise – les historiens ont évoqué ainsi le nom du peintre de natures mortes Balthasar van der Ast, installé à Delft depuis 1632 ou de Jan Davidsz. de Heem d’Anvers –, sa carrière semble toute parisienne, s’étalant, à en juger d’après les dates portées sur ses tableaux, sur une quinzaine d’années, entre 1640 et 1655. Les influences de Jan Fyt, de Jean-Michel Picart ou de Pieter van Boucle, particulièrement évidentes dans ses premières œuvres, attestent les étroites relations de Habert avec les artistes flamands installés dans le faubourg de Saint-Germain-des-Près. Il aurait ainsi collaboré pour plusieurs œuvres avec Jacques Hupin, notamment pour Plateau de Fruits, fleurs, orfèvreries et tapis sur une table.

Les actes notariés, seuls documents permettant de reconstituer les filiations et les parcours des artistes de la capitale, les actes d’état civil ayant péri dans l’incendie de l’Hôtel de Ville lors de la Commune, font connaître l’existence de deux peintres du nom de Habert : Claude Habert et Nicolas Habert. Le premier, maître peintre, demeurait rue du Four dans le faubourg Saint-Germain en 1642. Il fit baptiser sa fille Marguerite à Saint-Sulpice en 1636, avec, comme marraine, une certaine Marguerite Vandermolle, d’origine sans doute flamande. Né vers 1650 et actif jusqu’en 1715, Nicolas Habert gravait les œuvres des grands artistes académiciens de la seconde moitié du siècle. Enfin, un Claude Habert fut peintre de l’Université de Pont-à-Mousson entre 1705 et 1715 et peignit les portraits des professeurs. Le lien éventuel entre tous ces artistes et notre peintre des natures-mortes reste encore à élucider.
Les inventaires après décès, une autre source inestimable pour l’étude des peintres du Grand Siècle, fournissent deux mentions qui témoignent de la notoriété de Habert. Dressé par Nicolas de Platte-Montagne le 17 août 1674, l’inventaire des collections de Philippe de Champaigne mentionne ainsi « 53. une guirlande de fleurs du sieur Habert ». La prisée est de 100 livres, l’une des plus élevées de l’ensemble qui comptait surtout les peintures du maître défunt, ainsi que quelques paysages de Francisque Millet estimés entre 25 et 40 livres, un tableau de fruits de Willem van Aelst prisé 40 livres et « un grand tableau de fruits de Van Bouchet [Pieter van Boucle] » prisé 100 livres. La nature morte de Habert n’apparaît plus dans l’inventaire post mortem de Jean-Baptiste de Champaigne (1631-1681), légataire universel de son oncle. Une autre mention figure dans l’inventaire de l’amateur Charles Tardif, secrétaire du maréchal de Boufflers, décédé en 1728 : « tableau de fleurs de Habert, sans bordure, acheté à l’inventaire de M. de Catinat [mort en 1712], haut d’un pied sur un pied trois pouces de larges, prisé trois livres neuf sols. »

De par son opulence et élégance, notre nature morte appartient au courant de pronkstilleven (nature morte ostentatoire) développé par les artistes hollandais tels Jan Davidsz. de Heem, Abraham van Beyern et Willem Kalf vers le milieu du XVIIe siècle. Dans une accumulation formidable et mise en scène théâtrale, des objets rares et somptueux y côtoient des mets délicats, des fleurs épanouies, des fruits et des étoffes de soie et de velours, permettant aux artistes de démontrer leur virtuosité technique. Une attention particulière est portée sur la lumière jouant sur la diversité des surfaces : polies, opaques, translucides, moelleuses.

Notre tableau est un exemple le plus abouti de la luxuriance baroque qui caractérise les œuvres tardives de Habert et succède à la sobriété de ses débuts. La disposition en cascade, entre la partie droite encombrée et le vide à gauche, dans un effet de perspective inversée et avec un équilibre parfait, est propre à l’art de Habert. Le foisonnement de factures et de couleurs n’est qu’apparent, car tout est parfaitement ordonné afin de laisser éclater chaque objet, juxtaposé aux autres et néanmoins autonome : panier chargé de fruits posé sur un coffret de maroquin bleu, verre de vin rouge traversé par un rayon de lumière, coussin de velours brodé de fils d’or, tulipes panachées et pivoines dans un vase boule en verre sur lequel se reflète la fenêtre de l’atelier, grande bassine ronde, coupe en argent doré, luth, aiguière ouvragée, nautile poli afin de faire ressortir l’irisé de la nacre, gobelet en porcelaine de Chine, étoffes de soie et de velours frangées d’or, citron pelé, entablement de marbre rose veiné et jusqu’à la lourde tenture retenue par des cordons de passementerie qui se substitue au fond neutre. La narration se limite au décor de l’aiguière, sans qu’on puisse en déterminer exactement le sujet. Le tout est servi d’une palette audacieuse et contrastée, et d’une touche élégante et sensible qui ne s’épaissit que pour conférer un volume réel aux broderies et fils d’or, et la rugosité palpable à la peau du citron et du melon.

Avec un remarquable sens d’orchestration décorative, Habert multiplie les diagonales, les renvois et les graduations chromatiques, ainsi que les allusions poétiques que les spectateurs de son époque savaient déchiffrer, lorsque leur regard s’élevait depuis le citron entamé jusqu’au verre de vin et les raisins, symboles eucharistiques.
A.Z.

Bibliographie de l’œuvre
Éric COATALEM, Florence THIEBLOT, La Nature morte française au XVIIe siècle, Paris, Faton, 2015, p. 184, repr. p. 5 (détail), 184, 377.

Bibliographie générale
Michel FARE, Le Grand Siècle de la nature morte en France. Le XVIIe siècle, Paris, Fribourg, Office du Livre, 1974, p. 272-277.
Christopher WRIGHT, The French Painters of the Seventeenth Century, London, Orbis, 1985, p. 189.
Claudia SALVI, D’après nature. La Nature morte en France au XVIIe siècle, Tournai, La Renaissance du Livre, 2000, p. 109-123.

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