François BOUCHER (Paris, 1703-1770)

Portrait d’Alexandrine-Jeanne Le Normant d’Étiolles, fille de la Marquise de Pompadour (1744-1754), jouant avec un chardonneret

53 x 45 cm
1749. Huile sur toile. Signé et daté sur la cage f. Boucher 1749

Provenance
· Collection Georges Mühlbacher († 1906), Paris.
· Sa vente, Galerie Georges Petit, 15-18 mai 1899, lot 6, repr.
· Acquis par Ludwig Deutsch, peintre (1855-1935), Paris, pour 85 000 fr.
· France, collection particulière.

Exposition
1932, Paris, Galerie Charpentier, François Boucher (au profit de la Fondation Foch), no 95.

Avant de devenir Madame de Pompadour, la belle Jeanne-Antoinette Poisson était Madame d’Étiolles, ayant épousé, le 9 mars 1741, le neveu et héritier de son tuteur, Charles-Guillaume Le Normant : la seigneurie d’Étiolles près de Corbeil-Essonnes étant leur cadeau de mariage. Le couple eut d’abord un fils, Charles Guillaume Louis, né à la Noël 1741, mais qui mourut sans avoir atteint l’âge d’un an. Trois ans plus tard, en été 1744, soit un an après la probable première rencontre entre la jeune châtelaine d’Étiolles et Louis XV dans la forêt de Sénart et six mois avant le célèbre Bal des ifs à Versailles qui marqua réellement le début de leur relation, Jeanne-Antoinette donna naissance à une fille, prénommée Alexandrine-Jeanne et baptisée le 10 août à Saint-Eustache à Paris. La séparation du couple d’Étiolles fut prononcée le 15 juin 1745 : Jeanne-Antoinette, qui allait recevoir le marquisat de Pompadour quelques jours après, obtint la garde d’Alexandrine et l’amena avec elle à Versailles.

La petite fille fut le bonheur de sa mère et son réconfort dans le monde de la cour souvent cruel où la favorite évoluait désormais. Vive, intelligente, charmante, Alexandrine demeura auprès d’elle jusqu’à ses cinq ans et leur tendre complicité inspira à François Guérin deux huiles sur zinc représentant chacune une « Dame en habit du matin » avec un petit enfant jouant à ses côtés, que la favorite légua à son frère, le marquis de Marigny (collection particulière).

En 1749, pour parfaire son éducation, Alexandrine fut placée au couvent des Dames de l’Assomption, situé rue Saint-Honoré à Paris et réservé aux jeunes filles appartenant à la plus grande noblesse. Les religieuses lui témoignaient de grands égards et l’appelaient par son nom de baptême, privilège réservé aux princesses du sang. Fière de sa fille qui avait le goût de l’étude, mais inquiète, à en juger d’après ses lettres, de sa beauté qui tardait à éclore, Madame de Pompadour faisait régulièrement venir sa fille à la cour et s’occupa très tôt à lui trouver un brillant parti. Le projet fut finalement conclu avec le duc de Chaulnes, pour marier Alexandrine à son fils, vidame d’Amiens, futur duc de Picquigny. Mais la jeune fille fut emportée, en quelques heures, par une maladie foudroyante deux mois avant son dixième anniversaire, laissant sa mère inconsolable, bien que ne laissant jamais rien paraître de sa souffrance. Alexandrine fut enterrée dans la chapelle au couvent des Capucines de la place Vendôme que la marquise avait acquise à la famille de la Trémoïlle et où elle voulut elle-même reposer.

Outre les deux cuivres de François Guérin, plutôt évocations d’une relation mère-fille que véritables portraits, la petite Alexandrine ne semble avoir été portraiturée qu’une seule fois de son vivant. Peint par François Boucher, ce portrait est mentionné dans l’inventaire après décès de la marquise dressé en 1764 à la demande de ses légataires, son frère le marquis de Marigny et son cousin, Poisson de Malvoisin. Il figure parmi les Tableaux, dessins et estampes rapportés de Versailles audit hôtel [de Pompadour à Paris] : « 1252. 101. Portrait de Madlle Alexandrine, fille de lad. deffunte Dame de Pompadour, peint en Pastel par F. Boucher, il n’a point esté icy prisé, mais seullement tiré pour mémoire . »

Notre peinture est l’unique réplique contemporaine connue de ce pastel disparu, probablement réalisée pour être offerte à un parent ou un proche de la marquise, ce qui expliquerait son absence dans l’inventaire de 1764. Outre son indéniable qualité artistique et la date de 1749, en accord parfait avec l’âge apparent de la fillette, l’exactitude iconographique est confirmée par deux autres œuvres. La première est une miniature en émail réalisée par Louis-François Aubert (mort en 1755 à Paris) et qui avait probablement orné autrefois une boîte « garnie de diamans » que la marquise légua à Madame du Roure . Annoté au verso « D’après Mr Boucher 1751 », ce petit médaillon en buste n’omet que la cage de l’oiseau, reproduisant fidèlement le reste : le visage angélique d’Alexandrine, sa coiffure souple et soignée, sa robe de soie bleue ornée d’une rose vivante et le ruban noué sur son cou. La seconde reprise, sans doute posthume, est celle de François Guérin qui peignit un grand cuivre montrant sa protectrice et Alexandrine dans les intérieurs du château de Bellevue. Cette fois-ci, il fallut agrandir le portrait de Boucher car la fillette y apparaît en pied, mais l’artiste conserva son attitude, son habit et la cage, en ne modifiant légèrement que l’inclinaison de la tête et la position de la main droite.

En dépit de la date portée sur la cage, notre tableau pourrait également être postérieur à la disparition d’Alexandrine qui paraît rêveuse, voire absente, indifférente à son petit compagnon ailé, ce qui n’est pas sans rappeler le portrait posthume de Mademoiselle de Tours dit La Fillette aux bulles de savon par Pierre Mignard (Versailles, inv. MV 3624). Toutefois, cette impression peut s’expliquer par le fait qu’il s’agit d’une reprise d’un portrait existant, et non d’une œuvre réalisée sur le vif. Par ailleurs, Alastair Laing, spécialiste de Boucher, n’exclut pas la participation de l’atelier dans le visage dont le traitement tout en retenue contraste avec la liberté du pinceau dans le vêtement et la cage, et l’audace d’un grand drapé jaune ocre. Or, ceci laisse croire que le portrait au pastel par Boucher avait un cadrage plus serré comme lorsqu’il dessina ses propres filles : en réalisant notre tableau, l’artiste dut imaginer de nombreux nouveaux détails et un environnement digne d’une effigie de cour. Boucher semble avoir employé le même procédé pour le portrait de sa fille, Marie-Émilie Baudouin, dont il existe une version au pastel en petit buste connue grâce aux nombreuses répliques et une toile plus grande la montrant derrière un parapet, avec une cage et un oiseau (Paris, musée Cognacq-Jay, inv. 11). Si cette hypothèse s’avère exacte, François Guérin se serait inspiré, pour sa miniature sur cuivre représentant Madame de Pompadour et Alexandrine, non pas du pastel original, mais de notre toile.

Artiste d’une invention facile et d’une sensibilité inégalée, Boucher imagina pour la fille unique de la marquise de Pompadour, sa cliente fidèle et un mécène, une présentation à mi-chemin entre un portrait d’apparat et une scène de genre. La petite fille est figurée devant une table, donnant, avec une petite cuiller, sa pâtée à un chardonneret dont elle a ouvert la cage. La touche onctueuse et savoureuse décrit avec maestria les plumes ébouriffées de l’oiseau, les boucles soyeuses de la chevelure paille d’Alexandrine, ainsi que les rubans de soie plissés et les nœuds qui ornent sa robe décolletée. Le bouquet agrafé à son corsage est un petit chef-d’œuvre de précision et de délicatesse. Il est formé de campanules et d’une rose ouverte avec un bouton, telle une allusion discrète à la marquise et à sa fille. Enfin, l’harmonie des teintes pastel – jaune ocre, bleu turquin, amarante, gris fumé – répond à la douceur et à l’innocence du modèle.
A.Z.

Bibliographie générale (œuvre inédite)
Xavier SALMON, Madame de Pompadour et les arts, cat. exp. Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, Kunsthalle der Hypo-Kulturstiftung, Munich, National Gallery, Londres, 2002-2003, p. 156, sous le no 32, repr. fig. 1 (comme localisation inconnue).
Françoise JOULIE, Ésquisses, pastels et dessins de François Boucher dans les collections privées, 2004, p. 20, sous no 3.
André MICHEL, François Boucher. 1703-1770. Catalogue raisonné de l’œuvre peint et dessiné, Paris, 1906, sous no 1055.

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