Robert LEFEVRE (Bayeux, 1755 – Paris, 1830)

Portrait d’une mère et son fils et Portrait d’un père tenant son enfant

64,5 x 53,5 cm et 66 x 54,5 cm

Vers 1800
Deux huiles sur leur toile d’origine, formant pendants
Signées au milieu vers la gauche Rob. Lefèvre

Cadres à palmettes en bois doré d’époque Empire

Provenance :
• France, collection particulière.

Bibliographie :
• Gaston Lavalley, Le Peintre Robert Lefèvre, sa vie et son œuvre, Louis Jouan, Caen, 1914

Si le nom de Robert Lefèvre jouit aujourd’hui d’une renommée internationale c’est que l’artiste fut, de son vivant, loué par les critiques. Les quelques rares notices sur l’artiste nous apprennent que le jeune bayeusain, destiné à une carrière juridique se tourna finalement vers une carrière artistique débutée en autodidacte entre Bayeux et Caen. À dix-huit ans, le jeune artiste rejoint Paris et termine sa formation dans l’un des plus considérables ateliers de son temps, celui de Jean-Baptiste Regnault (1754-1829), alors considéré comme le principal rival de Jacques-Louis David (1748-1825), connu pour ses compositions historiques et tableaux de genre. Son talent précoce rapidement décelé par ses pairs lui permet de se bâtir une solide réputation en exposant aux Salons à partir de 1791 et jusqu’en 1827.
L’orée du XIXe siècle signe l’apogée de sa carrière : sa clientèle s’étend au-delà des frontières françaises. Elle se constitue notamment de membres du le monde riche et élégant du Premier Empire qu’il suit assidument et pour lequel il devient, grâce au soutien de Dominique Vivant Denon (1747-1825), l’iconographe officiel du pouvoir en multipliant les effigies de l’Empereur. Son succès se poursuit jusque sous la Restauration puisqu’il sera nommé premier peintre de Louis XVIII.

Robert Lefèvre répond aussi aux commandes de particuliers, témoignage de l’importance de la représentation de soi. Il était usage d’obtenir son portrait ou de fixer les traits de quelques membres d’une même famille par ce fameux artiste tenu en si haute estime par la société. Nos deux portraits forment un merveilleux exemple de cette demande croissante.
Sur deux toiles de format rectangulaire formant deux ovales par les somptueux écrins à palmettes qui les encadrent, l’artiste semble avoir représenté un couple tenant chacun dans leur bras l’un de leurs enfants. Intime image d’une famille unie et aimante, l’homme est vêtu d’un habit civil noir au collet blanc élégamment noué caractéristique de la fin du Directoire jusqu’à l’Empire, tandis que la mère porte une robe blanche finement brodée et décolletée, que l’on trouve sous le Consulat et jusqu’à l’Empire. Outre le magnifique châle de cachemire rouge entourant ses épaules, elle est coiffée et parée de perles et d’une chaîne d’or de quatre rangs habillant son cou, symbole de leur condition sociale aisée.
Les enfants sont eux aussi habillés à la mode du temps. Chaleureusement entouré des bras de sa mère, le jeune garçon, aîné, porte une veste similaire à celle de son père, dont le large col ouvert laisse apparaître sa chemise de coton blanc. La fillette, que porte l’homme sans effort, est vêtue d’une robe de coton blanc au col carré cintrée sous la poitrine, très proche du modèle porté par sa mère.

La question de la datation de ces portraits se pose au regard des vêtements portés par les figures, ainsi que par les modèles eux-mêmes. Il est probable que Lefèvre ait ici représenté le couple Cornudet, dont on connaît un portrait de la femme tenant sa fille, physiquement proches de nos modèles et daté 1803 (ill. 1). L’enfant semble légèrement plus âgé dans cette version que dans la nôtre, il est donc probable que nos portraits aient été réalisés vers 1800, aux débuts du Consulat. La femme serait Jeanne Cellier du Montel (1768 - 1846) ici représentée à l’âge de 32 ans, fille d’un capitaine du Régiment Royal La Marine, qui épousa en 1787 Joseph Cornudet des Chaumettes (1755 - 1834), ici âgé de 45 ans, juriste et homme politique, partisan de la monarchie constitutionnelle sous la Révolution qui participa au coup d’état du 18 brumaire. Dans notre portrait Joseph Cornudet ne porte pas encore de décoration, mais recevra de nombreux honneurs sous l’Empire.

Le format de nos deux œuvres semble avoir été régulièrement utilisé par l’artiste. Il s’agit de tableaux de chevalet dont le format, ni trop grand ni trop petit, permettait à l’artiste de répondre aux nombreuses commandes, qu’elles émanent de l’Empereur (ill. 2) ou de particuliers dont l’identification demeure, à ce jour incertaine (ill. 3).

« Je vous apprendrai à dessiner, mais non pas à peindre ; car votre coloris est celui de la nature, dont vous paraissez l’élève. » Par ces mots, Jean-Baptiste Regnault avait naturellement décelé que le jeune artiste, d’un an seulement son cadet, connaissait déjà l’art de la peinture. L’ouvrage de Gaston Lavalley publié en 1914 mentionne qu’avant de rejoindre l’atelier de Regnault en 1784, Robert Lefèvre s’était formé seul à la peinture, en étudiant ses modèles qu’il croquait sur le vif et corrigeait instantanément.
Citoyens proches du pouvoir, de l’artiste lui-même ou de simples particuliers en demande de reconnaissance sociale, Lefèvre rend avec un grand soin chaque détail de représentation de ses modèles. Sa virtuosité s’exprime à travers les coups minutieux de pinceau, allant du traitement des cheveux finement dessinés, jusque dans la broderie de la robe ou le reflet de la lumière dans les perles blanches portées par la mère.

Travailleur infatigable, artiste et excellent commerçant jouissant d’une renommée internationale, Robert Lefèvre est un portraitiste du monde élégant connu de la fin de la monarchie à la Restauration en passant par l’Empire, qui lui offrit tous les honneurs qu’un peintre pouvait espérer.
En cherchant systématiquement à se perfectionner, Robert Lefèvre ne se contentait pas des honneurs qu’il recevait du public le classant parmi les meilleurs pinceaux de son temps, mais cherchait aussi les distinctions honorifiques en s’inscrivant sur la liste des candidats à la Société philotechnique, afin de côtoyer également savants, homme de lettres et hommes politiques.
« Vous m’avez chargé, citoyens collègues, de vous faire un rapport sur le citoyen Robert Lefèvre, peintre, inscrit sur la liste des candidats qui prétendent à l’honneur d’occuper un jour une place parmi vous. Si des talens recommandables, si toutes les qualités du caractère et du cœur y donnent des droits, le citoyen Robert Lefèvre en possède d’incontestables. Voici la liste de ses ouvrages sur lesquels je n’entrerai dans aucun détail, parce qu’ils sont en général connus de vous. »

M.O.

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