François-Joseph KINSON (Bruges, 1771 – 1839)

Portrait de Céline Chagot de Fays, marquise Amelot de Chaillou (1797-1881), avec ses enfants, Antoine, Anna et Marie

225 x 153 cm
1826. Huile sur sa toile d’origine. Signé en bas à gauche Kinson. Sur le châssis, numéro de réception du tableau au Salon de 1827 : 587 (Registre des ouvrages du Salon de 1827 : « Portrait en pied de Mme la Marquise *** avec ses enfants, 2,79 x 2,20, admis »)

Provenance
·Famille Amelot de Chaillou, puis par descendance.

Exposition
1827, Paris, Salon, no 607 : « Portrait de Mme la marquise *** avec ses enfans ».

Il est remarquable par son goût gracieux n’excluant pas une certaine naïveté, un coloris moelleux et brillant. Ses ressemblances sont parfaites, prises sur le vif, et son exécution fort nette. Les accessoires en sont extrêmement soignés et donnent à l’ensemble un charme qui séduit.
Paul Marmottan

François-Joseph Kinsoen, qui plus tard francisa son nom en Kinson, fut le fils d’un ferronnier de Bruges. Il réalisa ses études à l’Académie de sa ville natale sous l’égide de Bernard Fricx et l’ornemaniste Louis Frederik De Grave, puis se perfectionna à Bruxelles. Sa réputation de portraitiste était déjà bien établie en Belgique lorsqu’il décida, en 1799, de participer au Salon de Paris avec un tableau monumental – 292 sur 200 cm – représentant « le Portrait en pied d’une femme appuyée sur une harpe ; elle est vêtue d’une robe de soie noire drapée d’un schals (sic) rouge ». Ce grand portrait d’apparat marqua les esprits et assura à Kinson de nombreuses commandes émanant de la haute société parisienne du Consulat, avide de légitimité et d’ostentation, ainsi que de la famille impériale et de l’État. Un temps influencé par la manière austère et solennelle de Jacques-Louis David, le jeune artiste se tourna ensuite vers l’art élégant de François Gérard, portraitiste des grands depuis Bonaparte jusqu’à Frédéric-Guillaume III de Prusse. Grâce à Gérard, le style du peintre belge gagne en souplesse, ses coloris deviennent plus riches, ses mises en scènes plus élaborées et l’idéalisation des modèles, inévitable et attendue par les commanditaires, plus contenue et discrète. L’œuvre de Kinson se distingue cependant par l’expressivité des visages et le rendu brillant des matières et du clair-obscur.

En 1808, Kinson reçut une médaille de Napoléon et fut nommé peintre de cour de Jérôme Bonaparte, frère de l’empereur fait roi de Westphalie. L’artiste suivit son protecteur à la cour de Cassel où il resta trois ans jusqu’à la chute de Jérôme en 1813. De retour à Paris, il ne souffrit guère du changement de régime, la noblesse de Louis XVIII et le roi lui-même partageant l’attrait des dignitaires de l’Empire pour les grands portraits d’apparat. En 1816, Kinson devint peintre de Louis-Antoine de Bourbon, duc d’Angoulême, fils du futur Charles X. Les années 1820 marquent l’apogée de sa carrière : surchargé de commandes, recherché surtout pour ses portraits féminins, il exposait aux Salons de Paris, ainsi qu’à Gand et à Bruxelles, où ses œuvres étaient reçues avec enthousiasme. En 1823, il fut fait chevalier de l’Ordre du Lion belgique pour ses portraits en pied du prince et de la princesse d’Orange (La Haye, Oranje-Nassau Museum). Homme d’esprit et de conversation agréable, l’artiste menait à Paris une vie mondaine brillante et tenait chez lui un salon musical.
La Révolution de Juillet de 1830 incita Kinson à revenir à Bruges. Mais l’aristocratie française ne cessa guère de le solliciter et l’artiste retourna en France où il continua à participer aux Salons jusqu’en 1838. Il mourut pourtant dans sa ville natale, étant venu rendre visite à ses sœurs. Le fond de son atelier, soit onze œuvres, fut acquis par les collectionneurs anglais John et Joséphine Bowes, fondateurs du Bowes Museum à Barnard Castle.

Notre grand tableau fut présenté par l’artiste au Salon de 1827 avec deux autres représentations en pied – celle du maréchal prince de Hohenlohe appartenant au Ministère de la Maison du roi (no 606) et celle d’une dame avec son petit-fils (no 608) –, ainsi que plusieurs effigies en buste exposées sous le même numéro (no 609). Cette année, l’ensemble des peintures envoyées par Kinson avait été accepté par le jury : le numéro 587 inscrit sur le châssis de notre toile correspond au registre des œuvres reçues. Bien que ni le registre, ni le livret préservent l’anonymat du modèle, l’identité de la dame ne faisait guère de mystère pour un visiteur avisé. « M. Kinson réussit à peindre les femmes, il sait les ajuster avec goût. Madame la marquise Amelot avec ses enfants (n. 607) est bien : c’est un tableau fort agréable », écrivait ainsi l’historien d’art Augustin Jal dans sa critique Ésquisse, croquis, pochades ou Tout ce qu’on voudra sur le Salon de 1827.

Antoine Victor Anne Dijon Amelot, marquis de Chaillou (1784-1846), était issu d’une illustre famille de noblesse de robe et serviteurs d’État sous l’Ancien Régime et après la Révolution. Son père, Antoine Jean Amelot, fut intendant de Bourgogne, administrateur des domaines nationaux et commissaire du Directoire en Italie. Contrairement à ses ancêtres, Antoine Victor préféra une carrière militaire, puis locale dans le Loiret : il résidait ordinairement dans son château de Lamivoye et devint maire de Nogent-sur-Vernisson. On connait son portrait en buste par Kinson réalisé peu après sa démission de l’armée en 1808. C’est en 1818 que le marquis épousa Céline, fille de Marie-Bernard Chagot de Fays, membre du Conseil du contentieux au ministère des Finances, et de la célèbre actrice de la Comédie-Française Émilie Contat. Le couple eut quatre enfants : Antoine (1819-1872), Anna (1823-1890), Marie (1828-1887) et Léon (1831-1904). Les garçons avaient fait des carrières brillantes et les filles de beaux mariages : Anna épousa le marquis Séguier de Saint Brisson et Marie le marquis de Selves d’Audeville. La marquise d’Amelot s’éteignit en 1881, l’année du mariage de sa petite-fille, Catherine Amelot avec Napoléon, 3e duc de Tascher de la Pagerie.

Conservé jusqu’à récemment dans la famille du modèle, notre portrait d’apparat est un exemple remarquable de l’art de Kinson portraitiste et l’une de ses œuvres les plus abouties, aussi bien par sa technique virtuose que son coloris éclatant et sa composition, nullement déséquilibrée par l’ajout postérieur par l’artiste, tout en bas, de la petite Marie, née après la réalisation du tableau.

L’artiste reprend en effet la formule, en contrepartie, de l’œuvre qui fit sa gloire sept ans plus tôt, l’émouvant portrait de Marie-Caroline, duchesse de Berry, portant le deuil de son époux assassiné et tenant sa fille sur ses genoux. Dans notre toile, la marquise de Chaillou, visage légèrement de trois quarts, est ainsi assise sur un somptueux canapé caractéristique des goûts de l’époque, sa fille aînée à ses côtés. La place du buste en marbre du duc de Berry est ici occupée par le fils du modèle, debout, les mains appuyées sur l’accoudoir. On retrouve également, à l’arrière-plan, une volumineuse draperie, mais les similitudes entre les deux portraits s’arrêtent là. Car si dans l’image de la jeune veuve prévalent les tonalités sombres et sourdes, la nôtre apparaît comme merveilleusement solaire. Autour du noir profond du velours de la robe d’inspiration XVIIe siècle et du béret assorti, s’articulent le rouge vermillon du châle, le bleu vert de l’habit du garçon, le doré du damas de soie et des bois sculptés, le bronze du vase Borghèse et l’ocre de la colonne ou de la fourrure. Le tout est constellé de reflets chatoyants et rehaussé de blancs lumineux et de quelques gris argentés, dans une consonance à la fois somptueuse et élégante.

Kinson se montre ici particulièrement au fait des tendances nouvelles. Ainsi, la pose du garçon est une citation du Portrait de la comtesse de Cayla entourée de ses deux enfants peint par Gérard en 1824 (Maisons-Laffitte, château de Maisons). Mais surtout, la douce mélancolie qui émane de notre œuvre, les regards rêveurs, le clair-obscur accentué, les draperies mouvementées ou le ciel parcouru de nuages révèlent la sensibilité romantique de l’artiste qu’il semble avoir été l’un des premiers à introduire dans le portrait de cour.
A.Z.

Bibliographie générale (œuvre inédite)
Berenice VANRENTERGHEM, Kinsoen Kinson (Brugge 1770-Brugge 1839), mémoire universitaire inédit, 2007.
Daniël DE CLERCK, « Brugse kunstenaars in Parijs : Kinsoen versus Suvée », Biekorf, vol. 119, 2019, p. 76-85.

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