Pierre-Paul PRUD’HON (Cluny, 1758 – Paris, 1823)

Portrait de Marie Charlot, madame Navier, marquise de Beauvoir (1782-1863)

61 x 51 cm
1821. Huile sur sa toile et châssis d’origine. En haut à droite, l’étiquette du Salon de 1822 : 1048 (numéro, dans le Livret, du Portrait de Mme Jarre). Au revers de la toile, marque du fournisseur Belot utilisée entre 1806 et 1824 : BELOT Rue de l’Arbre-Sec No 3 A PARIS. Sur le châssis, étiquette de l’exposition de 1912.

Provenance
· Collection du modèle.
· Par descendance, collection de sa fille, Jeanne Marie Adèle Navier (1817-1901), et d’Alexis-Alexandre-Armand Lefèvre (1813-1872), son époux, Sceaux.
· Par descendance, leur petit-fils, Jean-Henri-Louis Nepveur (1866-1912), Paris.
· Son épouse, Thérésia Nepveur née Trouvé (1833-1979), Paris.
· En prêt à la Galerie Alphonse Kann, Paris, en 1912.
· Par descendance, Jeanne Nepveur (1902-1987), Paris.
· Par descendance, collection des familles Seillier puis Berthelon, Paris.

Exposition
1822, Paris, Salon de 1822, no 1049.
1912, Saint-Pétersbourg, Exposition centennale de l’art français, no 497.

Œuvres en rapport
Lithographié sans nom d’auteur ni de graveur, probablement par l’artiste lui-même. Lithographie rare (36,5 x 28 cm, collection fa mille Berthelon).

Charles Clément, auteur de la biographie de Pierre-Paul Prud’hon publiée dans la Gazette des Beaux-Arts en 1869-1870, puis séparément en 1872, mit son point d’honneur à interroger les proches de l’artiste qui étaient encore en vie. C’est ainsi qu’il put recueillir les souvenirs de Joseph Berger (1798-1870), qui fut élève de Prud’hon entre 1819 et 1822 et occupait alors le poste de professeur de dessin à l’École des Beaux-Arts de Cambrai. Celui-ci lui raconta avoir, un jour de 1821, porté à son maître une ébauche de portrait :

« il me donna des conseils, mit du gros blanc et traça sur ma toile ce qu’il voulait m’exprimer ; puis, il me dit : Je vais vous montrer comment on doit faire l’ébauche d’un portrait. Il m’apporta deux portraits de femme ébauchés. Ils étaient bien posés, déjà parfaitement modelés, grassement faits en teinte grisâtre, mais transparente. C’était déjà très-gracieux. Quelque temps après, j’allai le trouver. Il me dit : – Êtes-vous allé au Salon ? – Non, Monsieur. – Allez-y donc. J’y allai aussitôt. Je vis ces deux portraits terminés. Ils étaient placés où se trouve l’Antiope du Corrège aujourd’hui . Ils étaient admirables de faire, de fraîcheur et de grâce. On se pressait en foule pour les voir ; quatre rangs de personnes en défendaient l’approche. L’un de ces portraits était une brune avec robe blanche un peu décolletée et rayée de petites bandes d’or. Il est aujourd’hui au Musée [du Louvre] sous la désignation de : Mme Jarre, mais il a beaucoup changé, surtout dans les ombres. L’autre était une blonde, ravissante de beauté. Elle était vêtue aussi d’une robe blanche décolletée, mais mouchetée d’or. Bien que ces portraits ne fussent que des bustes avec fonds unis et sans accessoires, on ne pouvait se lasser de les admirer, tant ils étaient pleins de vie et de grâce. Je fus immédiatement chez M. Prud’hon raconter mon impression et celle du public ; il parut fort content . »

Ce portrait d’une femme blonde, identifié dans le Livret du Salon de 1822 sous le titre de Portrait de Mme. N. et que Frédéric Villot, premier biographe de Prud’hon nomme dès 1844 « Madame Navier », est le tableau que nous présentons. Pour son ultime participation au Salon, l’artiste envoya au Salon cinq toiles, dont Une famille dans la désolation et quatre portraits : celui du jeune Fils du maréchal Gouvion-Saint-Cyr et trois bustes féminins de Mesdames Péan de Saint-Gilles, Jarre et Navier. Mais c’est bien l’étonnante paire formée par ces deux derniers tableaux qui attirait tous les regards, la brune coiffée d’une couronne de blés et de fleurs de champs et enveloppée d’un sfumato léonardesque, et la blonde à la beauté radieuse qui ravive le souvenir de Titien et de Véronèse.

Au faîte de sa gloire, membre de l’Institut depuis 1816 et l’un des portraitistes les plus recherchés par la haute société de la Restauration, Prud’hon paraît ici vouloir dépasser le cadre étroit du portrait mondain codifié sous Napoléon par David et ses disciples. Le seul artiste d’envergure de son temps à être resté en dehors de l’influence de David, c’est chez les maîtres de la Renaissance et du XVIIIe siècle que Prud’hon avait trouvé cette douce mélancolie qui rejoignait celle du peintre. En mai 1821, il perdait sa compagne, Constance Mayer, et la tragédie de cette disparition se lit dans les figures de Mesdames Jarre et Navier, à la fois réelles et inaccessibles. Pour les frères de Goncourt, ces œuvres n’appartenaient presque plus à l’école française :

« derniers et plus beaux portraits du Maître, ces portraits de femmes qui me semblent mettre Prudhon, dans le genre du portrait, je ne dis pas au premier rang des peintres français, mais au-dessus de l’école française. Vous retrouverez dans ces portraits, que la postérité admirera [...] ces caractères de grandeur spirituelle, d’animation morale, d’idéalité intime, de beauté pénétrante, cette profondeur de l’expression, ce mystère du regard, cette étrangeté délicieuse du sourire, tous les signes des inimitables portraits de la grande école italienne. La gloire de Prudhon est dans ces portraits . »

Volontairement conçus comme complémentaires, les deux portraits ne devaient plus jamais être réunis passé le Salon de 1822. Non seulement ils ne formaient pas des pendants, mais leurs modèles gravitaient dans des cercles distincts. Madame Jarre est Henriette Marguerite Madeleine Hébert qui épousa Charles Jarre, ancien élève de Vincent devenu passementier militaire et fournisseur des armées. L’un des frères de Madeleine était un ami de Prud’hon, ce qui lui valut d’être peinte par lui.
Tout le contraire de la parisienne Madame Jarre, Marie Charlot était issue d’une noble famille de Bourgogne et portait le titre de marquise de Beauvoir. Vers 1812, elle épousa Claude-Louis Henri Navier, mathématicien brillant, ingénieur civil, spécialiste des ponts suspendus et professeur aux Ponts et Chaussées. Auteur de plusieurs traités, il fut élu, en 1824, à l’Académie des Sciences, et fait chevalier de la Légion d’honneur en 1831. Femme d’esprit, Madame Navier tenait un salon où elle recevait l’élite de la science française.

Il n’est pas impossible que le Portrait de Madame Navier fut le premier commandé à Prud’hon. En effet, deux dessins de Prud’hon traditionnellement identifiés comme préparatoires au Portrait de Madame Jarre semblent se rattacher en réalité à notre œuvre (Lyon, musée des Beaux-Arts ; collection particulière ; voir Laveissière 1997, fig. 204a et 204b). Certes, la présentation des deux femmes est identique, mais on retrouve, dans les deux études, la coiffure « en cheveux » de Marie Navier avec chignon haut et boucles délicates sur les tempes, l’ovale de son visage, sa gorge pleine et le châle noir qui remonte plus sur le bras droit que pour Madame Jarre. En outre, notre toile paraît avoir été plus soigneusement et longuement travaillée par l’artiste. Contrairement au tableau du Louvre, assombri par la couche d’impression brun-rouge qui transparaît sous les glacis, notre tableau garde toute sa luminosité, la blancheur délicatement rosée des carnations et la transparence du ruché qui borde le décolleté. Enfin, plusieurs repentirs, qui concernent tout particulièrement le châle, attestent des recherches de Prud’hon.

L’habit de Madame Navier est moins extravagant que celui de Madame Jarre, mais d’une plus grande élégance tout en retenue. Elle est vêtue d’une robe en mousseline ivoire mouchetée d’or et sa tête est entourée d’un bandeau orné d’une agrafe. Le châle noir, fin et coûteux, rehausse la clarté de la tenue tandis que le fond gris verdâtre magnifie le regard gris-vert de la jeune femme. Le rendu des matières est virtuose, la touche suave et délicate, plus souple dans la chevelure ou la ceinture de soie, et toute en pâte dans les embellissements de la robe, créant un étonnant effet décoratif et conférant au modèle une véritable présence.
A.Z.

Bibliographie de l’œuvre
Frédéric VILLOT, « Essai d’un catalogue raisonné des gravures et des lithographies exécutées par P.-P. Prud’hon, ou d’après ses compositions par différents artistes », Le Cabinet de l’amateur et de l’antiquaire, 1844, p. 490, sous no 14.
Charles CLEMENT, Prud’hon : sa vie, ses œuvres et sa correspondance, Paris, 1872, p. 429-430.
Edmond de GONCOURT, Catalogue raisonné de l’œuvre peint, dessiné et gravé de P. P. Prud’hon, Paris, Rapilly, 1876, p. 14-15, sous no 11.
Exposition centennale de l’Art français à Saint-Pétersbourg sous le haut patronage de S. A. I. le Grand-Duc Nicolas Mikhaïlovitch, cat. exp. (en français et en russe), 1912, p. 112, no 497 (« Portrait de Mme N*.* »).
François MONOD, « Exposition centennale de l’art français à Saint-Pétersbourg », Gazette des Beaux-Arts, 1912, no 4, p. 304.
Alfred FOREST, Pierre-Paul Prud’hon, peintre français (1758-1823), Paris, E. Leroux, 1913, p. 106, 218, lithographie no 502.
Jean GUIFFREY, L’œuvre de P.-P. Prud’hon, Paris, Armand Colin, 1924, p. 218, no 581 (dimensions erronées 61 x 51 cm).
Sylvain LAVEISSIERE, Prud’hon ou le rêve du bonheur, cat. exp. Paris, Grand Palais, New York, Metropolitan Museum of Art, 1997-1998, Paris, RMN, 1997, p. 286, fig. 204c.

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