Anne-Louis GIRODET de ROUCY-TRIOSON (Montargis, 1767 - Paris, 1824)

Portrait de Marie-Françoise Claudine Bocquet née Tricard, au châle vert

65 x 55 cm
1804, huile sur toile, monogrammé et daté en bas à gauche ALGDR 1804

Provenance
• Collection de Marie-Françoise Claudine Merlin, veuve Bocquet (1753-1816), Paris.
• Par héritage, sa fille, Augustine Boquet, épouse Bertin de Vaux (1780-1849), Paris et château de Grand’Maisons dit de Villepreux, Villepreux.
• Par héritage, collections Bertin de Vaux, Gérard de Rayneval, Le Gouz de Saint-Seine, château de Grand’Maisons dit de Villepreux, Salon Bertin de Vaux (Salon bleu), Villepreux.
• Vente château de Villepreux, demeure des Bertin de Veau, Paris, Lasseron, 8 novembre 2016, lot 40.

"La tête est d’une beauté ravissante, et ce qui me séduit le plus en elle, c’est qu’il me semble qu’on peut se flatter de la rencontrer. Il n’y a rien là qui soit idéal ou mythologique ; ce n’est pas non plus une figure grecque, romaine ou babylonienne ; c’est une beauté bien simple, bien naturelle, bien vraie, qui peut appartenir à tous les pays, à tous les siècles, et qu’on chercherait de préférence à Paris."

Mercure de France, 1800 (à propos du portrait de Mme de Bonneval par Girodet)

Le Modèle
Issue d’une famille parisienne aisée, Marie-Françoise Claudine Tricard fut la fille de Pierre Tricard (mort à Montrouge en 1798) et sœur de Louis Tricard, contrôleur des caisses à l’Administration des Postes. Elle était par ailleurs apparentée au notaire Jacques Tricard (1754-1828). Vers 1775, la jeune femme épousa Louis Michel Bocquet ou Boquet, bourgeois de Paris. Le ménage habitait la capitale, mais possédait à Meudon une maison de campagne avec un grand jardin, acquise peut-être pour échapper aux troubles. Les Bocquet s’y retirèrent pendant les années d’émeutes et d’insécurité.

Déménagement à Villepreux
Une certaine stabilité du Directoire permit leur retour à Paris, mais également l’achat, en février 1798, de la ferme de Grand’Maisons sur les terres de l’ancienne seigneurie royale de Villepreux. Si, comme bon nombre de grands bourgeois à l’époque, le couple ne cherchait alors que de placer leur argent, le charme du lieu les décida à conserver le domaine, puis à l’agrandir. Madame Bocquet commença ainsi par acquérir, en 1803, le bosquet Dauphin dit bois Saint Fiacre et reconstruire l’habitation du fermier.

L’Expansion au château de Grand’maisons
Veuve en 1807, elle se remaria avec Thomas Jean Baptiste Merlin, autrefois receveur général des Domaines et Bois de la généralité d’Alençon et depuis la Révolution agent de change, ami proche des Bocquet et parrain de leur fille aînée, Augustine. M. Merlin avait une belle fortune, possédait une grande ferme près de Coulommiers et une maison à Paris. En 1811, persuadé par son épouse, il fit acquisition, aux enchères publiques, du château dit de Villepreux (de Grand’Maisons) et de son parc. Détaché des terres au XVIIIe siècle, il fut la propriété de l’architecte Jean-François Heurtier qui l’avait acquis de Louis XVI la veille de la Révolution, puis du spéculateur et banquier Pierre-Jacques Dubois. Le château ne fut pourtant, pour les Merlin, qu’une résidence d’été, sommairement meublée. Le couple vivait habituellement à Paris, dans leur immeuble de la rue Louis-le-Grand. C’est là que Marie-Françoise Claudine mourut en 1816 à l’âge de soixante-trois ans.

Après sa mort, M. Merlin compléta le domaine en achetant la ferme des Mézus voisine. Il mourut à Villepreux en 1826 en laissant tous ses biens à sa filleule, Augustine Bocquet. Elle fut mariée à Louis François Bertin de Veaux, l’un des hommes politiques les plus importants du début du XIXe siècle, directeur avec son frère du Journal des Débats. Leur petite-fille et héritière, Louise Bertin de Veaux, très tôt veuve du comte Alphonse Gérard de Rayneval, fut également profondément attachée à Villepreux. Après la mort de son père en 1879, elle se consacra à la remise en état et à l’embellissement du château qui avait souffert pendant la guerre franco-prussienne. Ce travail fut continué par sa descendance et notamment son arrière-petite-fille, Simone de Saint-Seine, et le fils de celle-ci, Luc de Saint-Seine.

Portraits de l’époque Empire au château
C’est ainsi que le château de Grand’Maisons réunit les souvenirs des grandes familles du XIXe siècle, les Bertin de Veaux et les Rayneval, ainsi que ceux des Saint-Seine, derniers propriétaires du lieu, et des Bocquet-Merlin, premiers acquéreurs. La demeure abrite surtout une galerie de portraits des plus remarquables, réalisés, eu ce qui concerne l’époque Empire, par les plus illustres élèves de David : Drölling Delécluze, Schnetz, Laneuville et surtout Girodet qui correspondait le mieux à l’idéal esthétique, à la sophistication littéraire et au raffinement des propriétaires du château. Cinq de ses tableaux sont conservés, représentant exclusivement les membres de la famille Bocquet-Merlin, dont M. Merlin, sa filleule Augustine et son épouse Marie-Françoise Claudine Tricard.

Girodet et les portraits féminins au château
Contrairement à M. Merlin qui posa aussi tardivement qu’en 1822, les femmes commandèrent leurs portraits bien plus tôt : Augustine en 1806 et 1809 et sa mère en 1804 encore comme Mme Bocquet, puis en 1810 devenue Mme Merlin. Marie-Françoise Christine Tricard fut donc vraisemblablement la première à s’adresser à Girodet, qu’elle connut sans doute grâce à Étienne-Jean Delécluze. Pendant la terreur, la famille Delécluze se retira à Meudon, dans une maison proche de celle des Bocquet, et des liens d’amitié se nouèrent entre les voisins. Girodet fut également un familier des Bertin et fréquentait le salon littéraire tenu par Augustine qui servait de réunions de rédaction du Journal des débats. Entre 1811 et 1815, ce salon eut lieu chez madame Merlin : c’est peut-être à cette époque que l’artiste la dessina « malade, couchée sur une chaise longue » (non localisé, cité par Coupin, p. lxij).

La représentation de Madame Boquet par Girodet
Ainsi, la longue relation de Girodet avec les familles Bocquet-Merlin et Bertin de Veaux devait-elle commencer par le portrait de Madame Bocquet réalisé en 1804. Âgée de presque cinquante ans, mais rayonnante de beauté, la dame pose avec une simplicité raffinée et n’arbore aucun bijou. Elle est vêtue d’une robe de promenade blanche largement décolletée et ceinte d’un ruban ivoire. La blancheur de sa toilette, et, partant, de son teint, est soulignée par un somptueux châle cachemire de laine verte à la fine bordure de fleurs rouges qui trouvent leur écho dans le regard brun de la dame. Les cheveux bruns de Madame Bocquet sont réunis en un chignon haut qui laisse échapper des boucles délicates savamment disposées « à l’antique » autour du visage et qui se dédoublent dans de fines ombres projetées. L’ensemble de la tenue est, malgré sa simplicité apparente, conforme au dernier goût du jour : un accoutrement presque identique figure ainsi dans l’édition du 15 septembre 1806 du célèbre Journal des Dames et des Modes sous le titre «  Costume Parisien. Costume d’un (sic) jeune Dame à la Campagne »

Le Style de notre portrait.
La taille haute de la robe met en valeur les courbes pleines de Madame Bocquet qui possède la sensualité naturelle des Parisiennes du Premier Empire, mais également la géométrie classique de son corps, chère à Girodet : l’ovale du visage, l’arrondi de la poitrine, l’égalité parfaite du cou et de la gorge. Sa peau n’a pourtant rien d’un marbre antique car Girodet excelle dans la représentation des carnations féminines qu’il célèbre avec son suprême art des glacis. Le critique du Salon de 1800 admire déjà la maestria de l’artiste dans le portrait de Madame de Bonneval (huile sur toile, 105 x 80 cm, collection particulière) : « les chairs sont peintes avec une vérité séduisante, et c’est la chair, comme Diderot l’a fort bien remarqué, c’est ce blanc onctueux, égal, sans être pâle ni mat ; c’est ce mélange imperceptible de rouge et de bleu qui transpire imperceptiblement ; c’est le sang, la vie, qui font le désespoir des coloristes ». On peut reprendre mot pour mot cet éloge pour notre portrait, en y rajoutant seulement le rose doux qui affleure les joues, les lèvres et le lobe de l’oreille de Madame Bocquet et réchauffe les ombres sous les mèches de cheveux.

Son expression
Mais ce qui fait le charme de notre tableau est la synthèse d’une présentation encore statique héritée de l’Ancien Régime et d’une mélancolie romantique de Chateaubriand, ami intime de Girodet et des Bertin. Il suffit de comparer notre portrait avec celui de Madame Chabanis peint également en 1804 et en utilisant une composition générale quasi identique pour remarquer à quel point l’expression de Madame Bocquet est changeante et vivante, là où celle de Madame Chabanis est simplement franche et figée. Le regard de notre modèle est à la fois intériorisé, scrutateur, éprouvé, perspicace, tendre et ému. Et c’est ce même regard que l’artiste retrouva avec bonheur dans le portrait plus sophistiqué de sa cliente et sans doute amie, voire protectrice, qu’il peignit en 1810, deux ans après le second mariage de Marie-Françoise Claudine avec M. Merlin.
A.Z.

Bibliographie de l’œuvre
Sylvain BELLENGER (dir.), Girodet (1767-1824), cat. exp. Paris, musée du Louvre, 2005, p. 417 (confusion avec le portrait de 1808).
Pierre-Alexandre COUPIN, Œuvres posthumes de Girodet-Trioson suivies de sa correspondance, précédées d’une notice historique, Paris, Jules Renouard, 1829, t. I, p. lxj (« Madame Merlin ; deux portraits différens. » situés en 1812).
Stephanie NEVISON BROWN, Girodet : a contradictory career, Ph. D. Dissertation, Courtauld Institute of Art, London University, 1980, p. 225 (confondu avec le portrait de Mme Chabanis).
Aude LAMORELLE, Portraits féminins peints par Girodet, Master, Université Paris Nanterre, 2002, t. I.

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