Jean-François PORTAELS (Vilvorde, 1818-Schaerbeek, 1895)

Une femme syrienne à l’église de la Sainte Nativité à Bethléem

125 x 94 cm
Circa 1865. Huile sur sa toile d’origine. Signé en bas à droite J. Portaels. Annoté au revers de la toile en haut à droite : à Bethlehem.

Provenance
· Vente Charles Sedelmeyer, Vienne, 20 décembre 1872, lot 65 (Une Bretonne).
· Belgique, collection particulière.

Exposition
1865, Londres, Galerie Ernest Gambart & Co., Syrian Girl at the Church of the Holy Nativity, Bethlehem.

Le tableau met en scène une jeune femme représentée debout, contre un mur de pierre sur lequel son ombre est projetée. Elle est vêtue d’une robe soyeuse et chatoyante constituée d’empiècements de différents tissus et aux motifs géométriques. Sur la poitrine est cousue une pièce de forme carrée, en taffetas rouge, sans broderie et bordée d’un zigzag en taffetas jaune . Les larges manches évasées en soie jaune sont rehaussées d’une bande de couleur rouge bordée d’un jeu de lignes vertes et jaunes. Elle est coiffée d’un keffieh, maintenu par un cordon sous le menton, et recouvert d’un tissu écru, ourlé d’une frise brodée et dont les pans frangés descendent le long du dos. L’ensemble est complété par un collier-plastron de deux rangs de piastres en argent enfilées sur un cordon, dont l’un tombe en chute jusqu’à une petite croix. Enfin, elle tient un chapelet dans la main. Il s’agit du costume traditionnel que les jeunes femmes chrétiennes de Syrie et de Palestine portaient à l’occasion de la fête de la Nativité à Bethléem . Les bijoux et les broderies permettaient de distinguer le costume syrien de celui palestinien .
Cette œuvre, non datée, apparaît pour la première fois en mai 1865 à l’exposition du marchand d’art belgo-anglais Ernest Gambart (1814-1902) à Londres, sous le titre Syrian Girl at the Church of the Holy Nativity, Bethlehem. Elle est décrite dans The Art Journal, London : « The Syrian Girl, a figure gaudy and even crude, in striped robes, bright in colours, yellow, red, orange, and green » . La presse américaine fut particulièrement enthousiaste pour le tableau. On lit dans The round table de New York du 16 décembre 1865 : « A fine picture by Portaels is that representing a Syrian Girl at the Church of the Holy Nativity, Bethlehem. It is a three-quarter lengh life-size study of a magnificent young woman of the gorgeous East. Nothing comparable to it could ever have been made out of the crinoline and « jockey-hats » that point the moral of our country and period » . Gambart a été certainement l’un des plus fervents admirateurs de l’œuvre de Portaels et c’est avec fierté qu’il aima exhiber les tableaux qu’il avait acquis du peintre dans la galerie de sa demeure niçoise, la villa Les Palmiers, ancien château de Barla. Il savait sélectionner les tableaux qu’il intégrait dans sa collection ou ceux qu’il réservait à la vente. En 1865, Femme syrienne à l’église de la Sainte Nativité à Bethléem fut, avec Une fille d’Orient, les deux premiers tableaux de Portaels que le marchand exposa dans sa galerie londonienne.

Jean-François Portaels fut le principal orientaliste de l’école belge au XIXe siècle. Il naît le 30 avril 1818 à Vilvorde, petite cité aux environs de Bruxelles, et décède à son domicile bruxellois de la rue Royale, le 8 février 1895. Après une formation rigoureuse à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles et dans l’atelier du peintre François-Joseph Navez, il part se perfectionner à Paris dans l’atelier de Paul Delaroche. Il entre également à l’École des Beaux-Arts de Paris. Dans la capitale française, Portaels découvre la peinture orientaliste d’Horace Vernet et d’Eugène Delacroix. À 24 ans, il remporte le Grand Prix de Rome de l’Académie des Beaux-Arts d’Anvers. De Rome où il est arrivé en juin 1843, Portaels entreprend un voyage en Orient de juin 1845 à mai 1846. Parti de Sicile, il passe par Malte, la Grèce, Constantinople, Beyrouth où il est accueilli par Nicolas Bourré, le consul de France en Syrie. Il visite ensuite Damas, Jérusalem, Bethléem, avant de se fixer quatre mois en Égypte, où il reçoit la commande d’un portrait en buste et d’un portrait en pied du vice-roi Méhémed Ali. Il réalise ce dernier tableau à Rome et l’apporte lui-même lors d’un second voyage qu’il effectua en Égypte d’octobre 1846 à fin janvier 1847 . Dès ce moment, l’orientalisme devint l’une des thématiques centrales dans l’œuvre de Portaels, et lorsqu’il aborde la peinture religieuse, il s’efforce de donner aux scènes une coloration orientaliste tant dans les décors que dans les costumes et les types humains. Ses tableaux connurent un grand succès aux salons belges et internationaux auxquels il participa tout au long d’une carrière jalonnée de prix, de distinctions académiques, de nominations à des postes d’enseignant et de directeur à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Apprécié pour son ouverture d’esprit, l’atelier libre qu’il ouvre à Bruxelles en 1858, attire la jeune génération d’artistes qui formera l’école moderne belge. Enfin, Portaels ne cessa jamais de voyager, Allemagne, Autriche, Hongrie, Norvège, Angleterre, Espagne, Égypte, Maroc, Italie, France, Pays-Bas.

Portaels a été ébloui par l’Orient, son atmosphère, ses couleurs, sa tradition biblique et également par les femmes, tant pour leur grâce que pour leurs habits. Il succombe sous leur charme dès le début de son arrivée. Ainsi à Zahlé en Syrie, il écrit à ses parents le 12 décembre 1845, « les femmes sont dignes de leur antique réputation de beauté. C’est vraiment le premier endroit que je vis complètement dans le caractère national, pas un habit à l’Européenne n’en venait rompre l’harmonie » . Jour après jour, il annote et remplit de dessins ses petits carnets de voyage, se constituant un répertoire de modèles pour ses futurs tableaux. Son enchantement est tel qu’il n’a de cesse de vouloir partager ses sensations. C’est le cas avec ce tableau qui évoque pour lui l’un des moments les plus chargés d’émotions de son périple : la veillée de Noël à Bethléem. Avec quelques compagnons de voyage, Portaels arriva dans la ville le 24 décembre 1845 pour en repartir le lendemain. Dans sa lettre à sa sœur Marie du 1er janvier suivant, il décrit dans le détail la cérémonie à laquelle il a assisté et ne peut s’empêcher de préciser, « Nous nous rendîmes tous à l’Église où déjà une foule de personnes se trouvait réunie, mais pas à l’édification des fidèles, car de ma vie je n’ai entendu tant causer dans une église, surtout les femmes avaient la parole ; elles sont extrêmement jolies, et paraissent très gaies » .

On n’a pas trouvé d’études relatives à ce costume traditionnel syrien dans ses carnets de croquis, mais on a pu constater l’intérêt qu’il lui portait, puisqu’il est repris dans plusieurs de ses tableaux. C’est ainsi qu’il revêt la figure de Rachel dans son tableau Léa et Rachel de 1862 ou encore Jeune Orientale au collier de perles. Enfin, Portaels a repris la figure de sa Femme syrienne à l’église de la Sainte Nativité à Bethléem dans un autre tableau, non retrouvé mais connu pas une ancienne photographie en noir et blanc. La jeune femme est cette fois accompagnée d’une seconde femme, chrétienne elle-aussi, vêtue d’une grande robe claire, la tête couverte et le visage à moitié caché. À quelques détails près, comme l’anneau à l’oreille et l’alliance à l’annulaire de sa main droite, la jeune Syrienne est identique à celle du tableau ici présenté.
On notera la présence du chapelet que la jeune femme tient en main. Portaels fit grand cas de cet objet de piété. Il en envoya plusieurs à sa famille et précisa dans une lettre à l’un de ses amis, l’avocat Camille Wins, que les chapelets de Palestine sont fait « avec les olives du jardin des oliviers à Jérusalem. »

La Femme syrienne à l’église de la Sainte Nativité à Berthléem est représentative des « fantaisies féminines » de Portaels, pour reprendre le terme à son ami et biographe De Taeye . Dès son retour de Rome en 1847, le peintre crée un type de tableaux très personnel et reconnaissable consistant à représenter une femme idéalisée de type orientale, à l’expression rêveuse et au charme romantique indéniable. Si le décor est réduit à des indices suggestifs d’un Orient enchanteur, Portaels s’attache surtout à reproduire avec justesse les costumes traditionnels régionaux et les bijoux avec un grand luxe de détails. Il s’efforce de retranscrire le chatoiement des matières soyeuses, brillantes ou terreuses dans des ordonnances formelles et des harmonies chromatiques qui ajoutent à la séduction des modèles un plaisir purement esthétique.

Antoinette De Laet et Alain Jacobs

Nous remercions Mme Antoinette De Laet et M. Alain Jacobs, spécialistes de l’artiste, pour l’authentification de notre œuvre qui sera incluse dans le catalogue raisonné de l’artiste en préparation, et la rédaction de cette notice.

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