Michel DORIGNY
(Saint-Quentin, 1617 - Paris, 1663)

Vénus et Adonis

98,5 x 78,5 cm
Circa 1640 Huile sur toile

Provenance
• Vente Paris, 12 novembre 1814, lot 48 (attribué à Simon Vouet, « Départ d’Adonis pour la chasse, 39,8 pouces par 26,9, soit environ 101 par 68,3 centimètres).
• Acquis par François-Simon-Alphonse Giroux (1775-1848), Paris.
• Sa vente, Paris, Hôtel de Bullion, 24-26 novembre 1818, lot 137 (Simon Vouet, Vénus faisant tous ses efforts pour retenir Adonis partant pour la chasse. Des amours environnent le jeune chasseur pour s’opposer à son départ, 37 pouces par 30, soit environ 93 par 73 cm).
• Acquis auprès de la galerie François Heim, Paris, dans les années 1990.
• France, collection particulière.

Dorigny et Vouet
Né dans une famille distinguée de Saint-Quentin, Michel Dorigny embrassa la peinture par vocation. En février 1630, il entra pour cinq ans en apprentissage chez Georges Lallemand, l’un des peintres les plus en vue à Paris. Il fréquenta ensuite l’atelier de Vouet et s’y imposa dès 1638, date à laquelle parurent dix-sept eaux-fortes gravées par Dorigny d’après les tableaux du maître choisis par Vouet lui-même, dont deux ovales, Vénus et Mars et Vénus et Adonis d’une finesse poétique qui est résolument celle d’un peintre plutôt que d’un graveur. De fait, la reproduction des œuvres de son maître et futur beau-père ne constituait qu’une part de l’activité de Dorigny, employé surtout aux « ouvrages de peinture ». Le jeune artiste participa ainsi à de nombreuses entreprises de décoration de Vouet, aussi bien par des études dessinées que par le pinceau, mais fournit également bon nombre de tableaux de chevalet destinés à l’ornement des riches demeures parisiennes.

Scènes ou Séries de Vénus et Diane
Il n’est pas étonnant que cette première production de Dorigny soit fortement marquée par l’influence de Vouet. On pense notamment à la série de cinq tableaux de l’Histoire de Diane, datés par Arnauld Brejon de La Vergnée d’avant la mort de Vouet en 1648 et conservés au musée du Petit Palais et en mains privées. Deux de ces peintures sont en ovale à l’instar des Vénus de Vouet et d’une exécution très fine, proche du maître : Diane et Actéon et le Départ de Diane. Avec leur lumière vive et éclatante, leurs couleurs saturées et figures volumineuses et lourdes, Pan et Diane et Latone avec Apollon et Diane se rapprochent au contraire davantage de notre œuvre, très certainement réalisée à la même époque.

Comme la série de Diane, notre tableau avait une vocation décorative et devait orner un grand hôtel parisien. Il n’est pas impossible qu’il s’agissait également d’une série, ayant par exemple pour thème les amours des dieux de l’Olympe, mais dans l’état actuel de nos connaissances, aucune peinture conservée de Dorigny ne semble constituer un pendant à Vénus et Adonis.

L’Histoire
Tirée des Métamorphoses d’Ovide (X, 519-739), l’histoire décrit à la fois le pouvoir et les limites de l’amour. Vénus, foudroyée de passion pour le superbe chasseur, renonce aux plaisirs du ciel, et « la robe retroussée jusqu’au genou » erre à travers les bois pour rester auprès de son amant. Elle craint les dangers de la chasse et met en garde le beau jeune homme contre les fauves. Mais l’amour qui avait réussi à transformer la déesse se révèle impuissant à changer Adonis. Sa passion pour la chasse l’emporte sur ses sentiments : il poursuit un sanglier qui le blesse et meurt dans les bras de Vénus.

Notre Tableau
En reprenant à son tour ce thème célèbre, Dorigny s’inspire de toute évidence des deux tableaux de Vouet qu’il grava en 1638 : Vénus et Adonis et Vénus et Mars. Au premier, il emprunte l’étreinte désespérée de la déesse vue presque de dos et l’impatience d’Adonis prêt à s’élancer, soit la gestuelle que Vouet tenait de la toile peinte par Titien pour Philippe II. Dans une lettre à son royal commanditaire, Titien expliqua le choix audacieux de représenter Vénus de dos par la volonté d’offrir de la variété parmi sa nombreuse collection de nus. Quant à la seconde peinture de Vouet, Vénus et Mars, Dorigny y trouva le lit en bois doré et la lourde draperie rouge, alors même qu’Ovide plaça la scène dans une forêt, sur une couche improvisée au pied d’un peuplier.

D’autre part, notre œuvre paraît également redevable à la Toilette de Vénus réalisée par Vouet vers 1640 : on y retrouve la même saturation de l’espace, la même prédominance des rouges et des bleus lapis-lazuli, la même animation de tous les personnages et la gestuelle parfois très similaire. Cependant, notre tableau demeure parfaitement étranger à la nouvelle version de Vénus et Adonis que le maître fit vers 1642 et que Dorigny grava un an plus tard (J. Paul Getty museum, huile sur toile, 132,7 x 96,5 cm, inv. 71.PA.19). Vouet y préféra le moment où Vénus raconte à Adonis l’histoire d’Atalante : le jeune homme est tout ouïe et la déesse nullement inquiète encore. Ceci permet de situer la réalisation de notre toile très tôt dans la carrière de Michel Dorigny, au tout début des années 1640, époque à laquelle il apparaît déjà comme un peintre possédant un style propre quoique encore fortement vouetien.

L’artiste donne du mythe une interprétation tout en mouvement. Un tourbillon d’air agite les chevelures et les feuilles des arbres, gonfle le rideau rouge qui laisse échapper les putti ailés, enroule le drapé orangé autour du corps d’Adonis, mais laisse couler, telle une rivière, la tunique bleue de la déesse sur ses reins d’une blancheur éclatante. La lumière traverse les tissus et les chairs, colore les ombres et donne des reflets rougeâtres sur le visage de Vénus et les corps des putti. Plus que Vouet, Dorigny aime la narration. Son Adonis est vigoureux, résolu, aux gestes affirmés et bouche entrouverte, comme parlant à son amante. Vénus est suppliante, inquiète, mais également impuissante. Dans un effort aussi soutenu qu’inutile, Cupidon tente de retenir le jeune chasseur, tandis que les chiens halètent d’impatience. Un repentir rendu visible par l’amincissement des couches picturales montre que la position de la tête du chien était initialement différente, son museau touchant la main d’Adonis. L’animal fixe maintenant le visage de Vénus, ce qui donne plus d’intensité à la scène.
A.Z.

Nous remercions M. Dominique Jacquot, conservateur en chef du musée des Beaux-Arts de Strasbourg, d’avoir confirmé l’attribution de notre œuvre après examen visuel. Le tableau sera inclus dans le catalogue raisonné de l’artiste en préparation par M. Damien Tellas (université Paris-Sorbonne).

Bibliographie générale (œuvre inédite)
Arnauld BREJON DE LAVERGNÉE, « Nouveaux tableaux de chevalet de Michel Dorigny », S. Loire (dir.), Simon Vouet, actes du colloque, Galerie nationale du Grand Palais, Paris, 1992, p. 417-433.
Valérie THÉVENIAUD, « Michel Dorigny (1617-1665). Approches biographiques », Bulletin de la Société d’Histoire de l’Art Français, année 1982, 1984, p. 63-67.

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