Jean-François HÜE (Saint-Arnoult-en-Yvelines, 1751 - Paris, 1823)

Vue d’un petit moulin des environs de Saint-Denis (le Cerf-volant)

55,5 x 69,2 cm
1783 Huile sur sa toile d’origine. Sur le châssis, annotation d’une écriture du XVIIIe siècle, à l’encre : Mr Hue

Provenance
· Collection de l’artiste.
· Sa vente, 6 mai 1824, lot 63 : « Beau paysage orné de figures, dix heures du matin. Un lac, dont les eaux viennent tomber en cascade sur le devant, répand une agréable fraîcheur dans ce tableau où l’air circule. Sur toile. 28 p. sur 22. Encadré ».
· France, collection particulière

Exposition
· Certainement Salon de 1783, no 104, Vue d’un petit Moulin des environs de Saint-Denys, « 18 pouces de haut, sur 24 de large ».

L’Education de l’artiste
Fils d’un marchand de Versailles, Jean-François Hüe, fut le protégé de Jacques-Augustin de Silvestre, maître à dessiner des Enfants de France. Envoyé à Paris, il devint l’élève de Gabriel-François Doyen, puis de Joseph Vernet. Il semble par ailleurs avoir fréquenté les ateliers de Simon-Mathurin Lantara (1729-1778) et du peintre d’architecture Pierre-Antoine Demachy (1723-1807), connu pour ses vues de Paris. C’est ce dernier qui le présenta à l’Académie pour être agréé en 1780 et le grand Clair de Lune exposé par Demachy au Salon de 1783 était peint en collaboration avec Hüe (no 47).

Son style
La manière très particulière de notre peintre reflète bien ces influences croisées. Comme Vernet, il aime des paysages vastes organisés comme une scène de théâtre. De Doyen, il tient un dessin aisé et solide des figures, souvent nombreuses dans ses compositions. Enfin, il partage avec Lantara le goût des effets de lumière, tandis qu’il a en commun avec Demachy la précision topographique des vues et un intérêt pour les environs de Paris.

Avant même son entrée à l’Académie, Hüe présenta deux paysages à Montpellier en 1779. Il fit ses débuts au Salon deux ans plus tard et fut reçu comme peintre de paysage en 1782, avec pour morceau de réception La vue d’une Forêt prise à Fontainebleau. À Rome, où l’artiste séjourna dix-huit mois de 1785 à 1786, son art du paysage pittoresque s’enrichit de nouveaux effets, de ruines, de monuments antiques ou de cascades.

Les Commandes
Dès lors, son œuvre se partagea entre les paysages italianisants inspirés des études réalisées sur place et les marines calmes ou agitées par des tempêtes ou des orages. Sa réputation dans ce genre lui permit d’obtenir, en 1791, la commande de l’Assemblée Constituante pour compléter la suite des Ports de France, laissée inachevée par Joseph Vernet. Entre 1792 et 1798, Hüe réalisa six tableaux montrés au Salon entre 1793 et 1800 (Paris, musée de la Marine). Sous l’Empire, l’artiste obtint d’autres commandes officielles, notamment pour la galerie de Diane au palais des Tuileries, tout en continuant d’exposer très régulièrement au Salon jusqu’en 1822.

Une oeuvre rare de jeunesse
Rare témoignage des débuts de l’artiste avant que le pittoresque italien n’envahisse ses œuvres, notre tableau fut vraisemblablement présenté au Salon de 1783 aux côtés du morceau de réception, de trois vues des environs de Montmorency, d’une « étude de vache d’après nature  », ainsi que de trois autres toiles représentant un Soleil couchant, un Clair de Lune et un Orage dans une campagne
.
Sensiblement plus petit que les autres peintures exposées et sobrement intitulé Vue d’un petit Moulin des environs de Saint-Denys, ce paysage tient presque davantage des maîtres hollandais du XVIIe siècle et de l’art galant de Fragonard que de Vernet. Le moulin est en effet relégué à l’arrière-plan de la composition, sa roue à aubes se devinant grâce à l’écume des vagues qu’elle soulève. Au loin, derrière la colline, s’étend la plaine de Saint-Denis dominée par les tours de la Basilique avec la flèche nord encore intacte.

Les villageois s’amusent
Le premier plan est profond et surélevé, donnant cette impression soulignée dans la description de notre tableau par le rédacteur anonyme du catalogue de vente après décès de l’artiste que « l’air circule ». C’est une vaste clairière près d’un ruisseau où une fête champêtre bat son plein. Les villageois dansent avec entrain au son du violon, des discussions s’engagent et des couples se forment sous le regard indulgent des anciens. Les enfants s’amusent : un petit garçon semble vouloir aller pêcher, l’autre mange une pomme, deux copains s’aventurent sur la souche instable qui surplombe la petite cascade pour essayer de rattraper le cerf-volant pris dans les branches d’un vieux chêne, tandis que le troisième, monté tout en haut de l’arbre, essaie de démêler le fil. La scène fourmille de détails car chaque personnage a sa propre occupation et une attitude particulière, jusqu’aux plus petites figures munies de bâtons au fond à gauche qui, dans une belle animation malgré leur taille minuscule, semblent jouer ou travailler.

Surtout un paysage
Malgré cette vie débordante qui pourrait suffire à une scène de genre, l’œuvre de Hüe reste dans le registre du paysage. L’essentiel du tableau est occupé par des arbres sauvages de la campagne francilienne et le ciel parcouru de nuages majestueux. Le premier, avec Lazare Bruandet, à s’aventurer dans les profondeurs de l’immense massif rocailleux de Fontainebleau, Hüe fut également l’un des pionniers à découvrir la nature du nord de Paris, moins grandiose et intimidante, mais non moins pittoresque. Son pinceau observateur et léger décrit avec le même enthousiasme les rochers de Franchard dans une toile sans doute contemporaine à la nôtre que les champs cultivés des bords de Seine, ainsi que les hêtres, les bouleaux et les peupliers des abords de Montmorency et de Saint-Denis.

Digne élève de Vernet, Hüe recompose la nature pour le meilleur effet, tout en demeurant étonnamment fidèle au site. Mais surtout, anticipant le développement du paysage au XIXe siècle, il s’attache à rendre les nuances du ciel qui rosit vers l’horizon, la clarté de l’air encore frais une fois dissipée la brume matinale, l’éclat timide des rayons du soleil encore bas sur les vaguelettes d’eau, l’infinie variété des verts des frondaisons ou les ombres fuyantes dans les nuages.
A.Z.

Bibliographie de l’œuvre
Émile BELLIER DE LA CHAVIGNERIE, Dictionnaire général des artistes de l’école française, Paris, 1882, p. 785.
Catalogue des tableaux composant le cabinet de feu M. Hüe (Jean-François), peintre du Roi et de l’Académie, Paris, 1824, p. 12, lot 63.

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