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Pierre noire et craie blanche sur papier bleu préparé
52,8 x 30 cm
Joseph-Benoît SUVÉE (Bruges 1743 – Rome 1807)
Deux études de personnages pour ‘Cornélie, mère des Gracques’

Né à Bruges, Suvée garda toute sa vie un lien étroit avec sa patrie d’origine. C’est toutefois en France qu’il effectua ce qui peut être considéré comme une carrière académique modèle, couronnée par une succession d’honneur officiels. Parallèlement à des études classiques, Suvée devint dès l’âge de huit ans apprenti à l’Académie des Beaux-Arts de Bruges dirigée par Matthias de Visch. Il s’y distingua en 1761 par un premier prix d’après le modèle vivant, puis deux ans plus tard par le premier prix de projet d’architecture, rare trace subsistant de ses qualités dans ce domaine. Suvée prit cette même année 1763 la direction de Paris. Après un an d’études couronnées de succès à l’Académie de Saint Luc, il intégra l’Académie Royale. Dissimulant son véritable lieu de naissance, l’artiste remporta le prix de Rome en 1771 à l’unanimité, devant Jacques-Louis David. Bruges fit un accueil triomphal au nouveau primé, auquel la victoire assura de nombreuses commandes. Enfin, après un an à l’Ecole des Elèves Protégés, Suvée partit s’installer au Palazzo Mancini, via del Corso. L’Académie y était dirigée par Natoire, auquel succéda Vien en 1775 ; il obtint de ce dernier de prolonger de deux ans son séjour dans la péninsule. Dès son retour en France en 1779, Suvée exposa au Salon ; il fut reçu à l’Académie l’année suivante. Continuant d’entretenir des liens étroits avec sa ville natale, il introduira au cours de sa carrière de nombreux élèves brugeois dans le milieu artistique français, parmi lesquels plusieurs obtiendront le Prix de Rome. En 1792, Suvée fut retenu pour diriger l’Académie de France à Rome, mais l’hostilité de David, et la suppression puis la mise à sac de l’Académie, le contraignirent à ne partir pour la Ville Eternelle qu’en 1801. Ses échanges épistolaires avec Canova et Vivant-Denon rappellent ses qualités de pédagogue, et son investissement dans la direction de l’Académie qui quitta sous son impulsion la via del Corso pour s’installer Villa Médicis.

Les bons rapports de Joseph Benoît Suvée avec le pouvoir royal lui coûtèrent de nombreuses difficultés pendant la Révolution, mais son statut d’Académicien lui assura des commandes officielles jusqu’à une époque avancée. En 1792, il réalisa pour Louis XVI une œuvre monumentale aujourd’hui au Louvre, Cornélie, mère des Gracques. Le sujet, tiré de Valère-Maxime, était alors connu. « Mes bijoux, les voici », réplique la fille de Scipion l’Africain en présentant ses fils Tiberius et Caïus à la romaine qui lui rend visite, fière d’arborer ses parures. Le tableau fut exposé au Salon de 1795. Une petite réplique, conservée à Besançon, servit de carton pour une tapisserie exécutée aux Gobelins entre 1804 et 1809. Nos deux dessins se révèlent préparatoires au tableau : ils figurent deux des hommes observant dans la partie droite Cornélie et sa progéniture.

Suvée dessine ici des personnages monumentaux, dans la lignée de l’esthétique classique. La ligne est pure, soulignée d’un fin clair-obscur sublimé par le bleu du papier vergé. Le modelé des drapés, précisément travaillé, évoque celui des bas-reliefs antiques. Bien que réalisés en vue d’un tableau, les deux dessins ont un caractère achevé. Leur orientation est d’ailleurs différente dans la peinture : les profils sont modifiés, et le bras droit du jeune homme apparaît. Les figures seront en outre partiellement tronquées pour être intégrées à la composition.

Cornélie, mère des Gracques, et ses dessins préparatoires, s’inscrivent dans un vaste mouvement de retour à l’Antiquité, qui se propage en France depuis les années 1770, mais a vu le jour en Italie dès le début du siècle. Les découvertes d’Herculanum en 1738, puis de Pompéi en 1748, avivèrent un désir de renouer avec l’idéal esthétique antique, soutenu par les écrits de Winckelmann ou du comte de Caylus. Le mouvement néoclassique, dans lequel s’inscrit l’œuvre de Suvée, découlera de cette réflexion en premier lieu théorique. Les valeurs antiques se concentrent ici dans un travail qui « fait preuve d’un primitivisme à la limite de l’austérité, où l’épuration des formes vient servir la force du message », selon les mots de M. Pinette et F. Soulier-Françoise.

Provenance : Belgique, Collection particulière

Bibliographie
 S. JANSSENS et P. KNOLLE, Joseph Benoît Suvée et le néoclassicisme, Groeningemuseum, Rijksmuseum, Gand : Snoeck, 2007 Correspondance des directeurs de l’Académie de France à Rome : Directorat de Suvée, 1795 – 1807, Roma : Ed. dell’Elefante, 1984
 M. PINETTE et F. SOULIER-FRANÇOISE, De Bellini à Bonnard, Musée de Besançon, Paris : P. Zech, 1992