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Pastel sur vélin marouflé sur toile. Signé et daté 1753 sur la droite.
61 x 50 cm
Jean Marc NATTIER (Paris 1685 – 1766)
« Portrait de gentilhomme en buste »

Porté sur les fonts baptismaux par Jean-Baptiste Jouvenet qui deviendra son maître, Jean-Marc Nattier montra très jeune des dispositions pour le dessin. Aussi fut-il envoyé à l’Académie dès 1703, par son père qui y était peintre. Il y fut agréé à l’Académie en 1715, puis reçu en 1718. Jean-Marc Nattier abandonna rapidement le grand genre pour se consacrer au portrait. Il se confronte alors à François de Troy, Hyacinthe Rigaud, Jean Raoux ou François Desportes. Tirant enseignement des uns et des autres, Nattier sut se démarquer par la finesse de sa gamme chromatique, par la douceur de sa matière, ou encore par le choix heureux des attitudes de ses modèles, présentés sous leur plus beau jour. C’est peut-être cette dernière qualité qui lui assura une vaste clientèle, prestigieuse et principalement féminine. Un temps favori de la maison d’Orléans, l’artiste devint proche de la famille royale, et réalisa les célèbres effigies de la reine Marie Leczinska et de ses filles.

Si l’œuvre peint de Nattier est désormais bien connu, ses travaux au pastel demeurent rares. Il excellait toutefois dans cette technique, qu’il ne semble pratiquer qu’à partir de 1744, et ce pour une dizaine d’année. Les pastels de Nattier furent bien reçus au Salon, dès le premier qu’il présenta en 1745. La critique jugea alors : « cette ouvrage surpasse tout ce qu’il a fait à l’huile ». Nattier réalisa notre Portrait de gentilhomme en 1753. Il y présente un homme jeune, dans l’intimité d’une composition sobre. Le modèle est figuré en buste, en costume d’intérieur, dénué de tout attribut. Le dessin des brandebourgs, la fourrure du col et le jabot de mousseline rappellent sa position sociale élevée. Les boucles de sa perruque blanche sont discrètement rehaussées de bleu clair. Détail contribuant à l’intimité de l’œuvre, la poudre de la coiffure a blanchi le haut de la pelisse. Dans cet écrin, le visage est saisi avec une étonnante intensité psychologique. Les chairs sont douces, modelées par une touche onctueuse. La personnalité se concentre dans le regard bleu-gris, et dans la bouche à peine souriante. Ce demi-sourire rappelle l’expression du portrait de Pierre Grassin (Paris, Hôtel de la Monnaie), l’un des rares pastels masculins de l’artiste, daté de 1748. On retrouve dans notre œuvre la sensibilité de coloriste de l’artiste. Soulignant la lumière du visage, le fond varie dans des camaïeux allant du brun au bleu-vert ; le gris perle dessine l’habit. La matière est sublimée par le vélin du support, fait unique dans l’œuvre du maître. Plus rare que la traditionnelle carta azzura, ce précieux parchemin finement préparé préservait les inégalités de l’épiderme. Nattier en joue : la craie adhère bien au support grenu, et traduit à merveille l’effet nacré des chairs, qui donnent sur le vélin un aspect satiné. Il est éclairant de confronter notre œuvre au travail de Liotard. Ce pastelliste hors-norme avait en effet séjourné à Paris entre 1748 et 1753. Bien que peu apprécié de l’Académie, il connut à Paris une période fructueuse. Son art, retenu, privilégiait les compositions sobres mettant en relief le visage. Il employait par ailleurs volontiers le parchemin, comme pour le portrait qu’il fit en France du Maréchal de Saxe (1748), considéré comme un chef d’œuvre du genre.

Longtemps présenté à tort comme une représentation de Jean-François de La Harpe, notre portrait a illustré de belles expositions rétrospectives autour du pastel français au début du XXe siècle. Il fut accroché dans des galeries parisiennes en 1927, 1933 et 1934, puis au Palais de Charlottenburg à Copenhague en 1935. Ratouis de Limay dénonça, en 1927, l’impossibilité que soit ici représenté La Harpe : né en 1739, le futur écrivain et critique n’avait que quatorze ans en 1753 ; il était alors encore étudiant boursier au collège d’Harcourt. L’observation des ressemblances et l’analyse historique permettent toutefois des suppositions. Les traits de notre modèle pourraient notamment le rapprocher du Marquis de Marigny, Directeur général des Bâtiments du Roi à partir de 1751. Louis Tocqué, l’élève le plus proche, puis gendre et collaborateur de Nattier, avait exposé au Salon de 1756 un portrait en pied du Marquis, dont la figure encore jeune présente des similitudes avec notre œuvre. Cet homme au goût très sûr avait constitué une collection d’œuvres d’art de grande qualité. Des instructions de son vivant, et son inventaire après décès récemment publié, ont permis de reconstituer le décor des différentes propriétés du ministre des Arts. La salle à manger de l’hôtel de Menars, situé place des Victoires, était notamment ornée de cinq « portraits de feu M. le M[arquis] de Menars de Mad[am]e de Pompadour sa sœur ». Au-moins l’une des effigies de cette dernière était l’œuvre de Nattier. On pourrait supposer que celui qui portraitura à plusieurs reprises la favorite du roi ait eu également l’occasion de représenter son frère.

Provenance : Probablement Collection Fort –Andrieux (deux ventes à Paris en 1856)

Expositions :
 Paris, Hôtel Jean Charpentier, Exposition de pastels français du XVIIe et du XVIIIe siècle, 23 Mai-26 Juin 1927, no. 89 ;
 Paris, André Seligmann, Exposition du pastel français du XVIIe siècle à nos jours, 18 Nov-9 Déc 1933, no. 38 ;
 Paris, Galerie Gazette des Beaux-Arts, Le Siècle de Louis XV vu par les artistes, Juin 1934, no. 163 ;
 Copenhague, Palais de Charlottenburg, Exposition de l’art français au XVIII e siècle, 25 aout-6 Octobre 1935, no. 282.