Né en 1864 à Erzurum (Turquie), alors située dans l’Empire ottoman, Chabanian se forme dès l’âge de dix ans auprès d’un peintre local avant de poursuivre ses études au prestigieux collège arménien Moorat-Raphaël, une institution dirigée par les pères mekhitaristes et réputée pour la qualité de son enseignement humaniste et artistique. À l’issue de cette formation, il étudie auprès du peintre vénitien Antonio Ermolao Paoletti (1834-1912), puis séjourne, vers 1890, à Théodosie où il rencontre Ivan Aivazovsky (1817-1900), figure majeure de la peinture de marine. Cette rencontre marque profondément l’orientation artistique du jeune peintre, qui développe dès lors un goût prononcé pour les paysages maritimes. Peu après, Chabanian gagne Paris afin de poursuivre sa formation à l’Académie Julian, où il suit l’enseignement de Jean-Paul Laurens (1838-1921) et de Benjamin Constant (1767-1830). Rapidement remarqué pour la sensibilité de ses paysages, il expose au Salon des Artistes Français ainsi qu’à plusieurs manifestations internationales. Son œuvre est récompensée par une médaille de bronze à l’Exposition universelle de 1900, distinction qui consacre la reconnaissance de l’artiste au sein de la scène parisienne de la Belle Époque.
Si Chabanian baigne dans un contexte artistique marqué par l’héritage du paysage naturaliste et l’impressionnisme, il se distingue par une marque très personnelle et l’attention accrue qu’il porte au rendu atmosphérique ainsi qu’aux effets de lumière. Chacune de ses œuvres présente en effet une même douceur diffuse et un même calme, tenant en partie à l’usage par touches délicates du pastel sur toile, dont notre œuvre, Clair de lune sur la côte méditerranéenne, offre un précieux exemple. Comme en témoigne cette dernière, les scènes nocturnes sont pour l’artiste propices à représenter les variations lumineuses, toujours dans des compositions particulièrement équilibrées et simples. Tel un travail en série, le traitement que Chabanian réserve à ses nombreuses nocturnes de vue côtière méditerranéenne reste sensiblement le même, limité à la représentation d’un ciel monochrome, d’eau et de végétation encadrant d’un côté ou de l’autre la scène. Cependant, une spécificité de ses nocturnes retient notre regard ; l’absence de figuration de la lune, uniquement suggérée par un léger halo lumineux dans l’étendue du ciel bleu, n’offrant ainsi qu’une projection de quelques reflets par pointillés argentés sur l’eau. Dans la partie droite du tableau, l’obscurité à laquelle renvoient les quelques arbres bordant la mer crée un subtil jeu de contrastes.
Si l’intérêt de Chabanian pour les effets atmosphériques n’est pas sans rappeler le travail de certaines recherches post-impressionnistes, le paysage invite chez lui à la contemplation, voire à une certaine réflexivité, en miroir des impressions de l’artiste. Sa sensibilité peut à cet effet faire écho à une certaine veine symboliste. Sensible à l’harmonie de l’œuvre, Chabanian travaille subtilement les nuances et cherche à adoucir les contours à partir d’une palette dominée par des tons froids, bleus et gris argentés.
Clair de lune sur la côte méditerranéenne se présente ainsi comme un exemple canonique de la production de marines de l’artiste, livrant une véritable méditation sur la lumière et le silence d’un paysage nocturne. Par la délicatesse de son exécution, son étonnante lisibilité et la subtilité des effets atmosphériques qui s’en dégage, la composition illustre pleinement la place singulière qu’occupe l’artiste parmi les peintres de marines de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.
