Émile-Antoine COULON (Nivelles (?), vers 1868 - Bruxelles, 1938)

Fumée…

19 x 11 cm
1893. Aquarelle, rehauts de gouache blanche, encre noire, vernis et graphite sur papier préparé bleu. Signé, daté et titré en bas à droite FUMEE… Em. A. Coulon. 93

Provenance
• France, collection particulière

Dessinateur, écrivain, poète et illustrateur, Émile-Antoine Coulon fut le fils d’Émile Coulon (1825-1891), « architecte provincial » de Nivelles. On lui doit nombre de bâtiments en Brabant wallon, ainsi que la restauration de la flèche de la collégiale de Nivelles et de la sauvegarde de la ferme du Caillou qui avait abrité le Quartier Général de Napoléon la veille de la bataille de Waterloo et que Coulon racheta en 1862. Héritier de la ferme, son fils Émile-Antoine fut le secrétaire et l’un des membres les plus actifs du comité franco-belge de Waterloo fondé en 1900 et qui fut à l’origine du monument de l’Aigle blessé réalisé en 1904 sur les dessins de Jean-Léon Gérôme pour honorer la mémoire des soldats de la Grande Armée.

Ayant très naturellement opté pour une carrière artistique, Émile-Antoine Coulon avait commencé sa formation à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Il vint ensuite à Paris où il retrouva de nombreux artistes belges et surtout Félicien Rops, installé dans la capitale française depuis 1874 et dont Coulon fréquenta l’atelier. Grâce à Rops, le jeune dessinateur fit connaissance des écrivains comme Baudelaire, Mallarmé, Verlaine ou Joséphin Péladan, fondateur du Salon de la Rose+Croix. Refusant toute représentation historique ou militaire, cette manifestation devait consacrer l’art symboliste, idéaliste et mystique d’Alphonse Osbert, Armand Point, Alexandre Séon ou Carlos Schwabe. Lors du premier Salon tenu à la Galerie Durand-Ruel en 1892, Coulon présenta cinq dessins d’une grande poésie.
La carrière de Coulon paraît alors partagée entre Bruxelles et Paris. En France, il enrichit de vingt compositions originales à l’aquarelle et à la plume l’édition du Paroissien du célibataire d’Octave Uzanne (collection particulière). Il réalisa ensuite, pour Sarah Bernhardt, une série de dessins de la Vie et la Mort de Théodora qui figura à la vente de la célèbre comédienne.

En Belgique, Édmond Deman, principal éditeur de symbolistes belges, lui demanda de rehausser de dessins l’exemplaire des Flambeaux noirs par Verhaeren (Musée Royal de Mariemont, inv. 723) et celui d’Alladine et Palomides par Maurice Maeterlinck (Courtrai, collection particulière) . Coulon exposa ensuite à Bruxelles, au Cercle artistique et aux Salon triennaux.

En 1893, date du notre dessin, fut une année charnière dans l’art de Coulon. Il ne présenta qu’un seul dessin au deuxième Salon de la Rose+Croix à Paris, réduit en raison du retrait du principal financier et malgré le grand succès de la précédente exposition. En même temps, l’artiste fut l’un des quinze fondateurs du Cercle du Sillon, créé à Bruxelles sous la présidence de Gustave Max Stevens. À contre-courant du néo-impressionnisme, du symbolisme et du luminisme naissant, les membres du Sillon prônaient le retour vers la riche tradition réaliste flamande. Toujours en 1893, mais à Paris, Coulon orna de dessins deux exemplaires des poésies de Paul Verlaine éditées par Léon Vanier : celui des Parallèles pour l’ami du poète Charles Vesseron (collection particulière), et celui des Chansons pour elle pour Félicien Champsaur (vente Christie’s, Paris, 4 novembre 2014, lot 106). Dans les deux cas, la première aquarelle porte une signature : « par Émile-Antoine Coulon, élève de Rops. Paris, 1893 ».

Rappelée avec insistance, cette filiation confirme l’inflexion de l’art de Coulon sous l’influence de l’esthétique décadente de Rops avec son nihilisme rêveur. À son tour, le jeune artiste s’empara de ces « demi-nus modernes », ces femmes – danseuses, comédiennes, prostituées – à la sensualité raffinée et provocante, ces Salomé de la fin-du-siècle qui firent la gloire de son maître. Dans notre dessin, la nudité du modèle offerte aux regards, son corps modelé par le port du corset, sa coiffure relevée, ses bas opaques retenus par des jarretières délicatement nouées et surtout sa pose strictement de profil et cependant relâchée rappellent les œuvres de Rops, de sa célèbre Pornocratès de 1878 à la Nubilité plus tardive.

Toutefois, le dessin de Coulon est dépourvu de toute allusion morbide et de toute satire des mœurs bourgeoises qui transparaissent souvent dans les œuvres de Rops, caricaturiste à ses débuts. Chez notre artiste, la représentation féminine oscille entre fascination et poésie. L’encre entourant le visage de profil du modèle, crée un halo sombre participant à son aura mystérieuse. Bien que la jeune femme révèle des indices sur sa condition de prostituée, tels les bas rouges et surtout la cigarette, elle est hiératique comme une statue antique et offre un profil fin et délicat. Comme chez Rops, le titre participe de la lecture de l’image, mais si ce dernier recherche la provocation et l’amusement, Coulon interroge et poétise le quotidien. « Fumée... » peut ainsi être lu comme une métonymie du personnage, allusion à ses amours volages et à la précarité de son existence.

Dès ses premières œuvres exposées, Coulon se distingue surtout de son maître par une manière très personnelle toute en hachurage serré et sa pluralité technique. Dans notre dessin, comme dans ses illustrations de Verlaine, réputées pour être parmi les plus réussies, l’artiste mêle graphite, aquarelle, encre et gouache, expérimentant sans cesse avec la matière. La gracieuse figure de la jeune femme, contournée avec subtilité par de minces traits de plume, contraste ainsi avec le fond de l’image, teinté de bleu, puis recouvert d’encre déposée à l’aide d’une pointe métallique, donnant un trait double, intense et particulièrement long. Les hachures noires rapides, en zigzags compactés, définissent des formes géométriques anguleuses et complexes qui s’emboîtent telle une mosaïque, mais rappellent également la gravure. Inlassablement, l’artiste varie l’épaisseur du trait, la direction et l’inclinaison, dans un rendu à la fois décoratif et spontané. Il dépose ensuite sur l’arrière-plan un vernis qui, en se craquelant, produit un effet émaillé et précieux tout à fait particulier et surprenant.
J. M. & A.Z.

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