Andrea MELDOLLA dit SCHIAVONE (Zadar, vers 1510/1515 - Venise, 1563)

La Sainte famille avec Saint Jean Baptiste

11,4 x 9,5 cm
Circa 1545 Plume et encre brune, lavis brun sur traits de pierre noire

Provenance
• Collection Moritz Christian Johann comte Von Friez (1777-1826), Vienne (Lugt 2903 en bas à gauche).
• France, collection particulière.

Assise sur un rocher, la Vierge Marie, belle jeune femme au doux sourire, tient sur ses genoux l’Enfant Jésus. Dans un mouvement vif, le Christ tend la main vers le jeune Saint Jean Baptiste dans un geste issu de l’iconographie de l’Ascension : la main droite levée au ciel et la main gauche baissée vers la terre. Saint Jean, qui met pieusement un genou à terre, offre à l’Enfant une pomme, symbole symétrique de la chute originelle et de sa rédemption. Derrière, Saint Joseph, appuyé sur son bâton, est plongé dans une méditation. Il est tel que l’imaginait Isidoro Isolani, théologien dominicain, dans sa Summa de donis de Sancti Joseph publiée en 1522 : chef et protecteur de l’Église militante, époux et défenseur de Marie, père nourricier du Christ.
Absent des Écritures, ce thème hautement symbolique de la Sainte Famille avec Saint Jean Baptiste enfant est apparu à la Renaissance dont il cristallisait la nouvelle sensibilité religieuse. Il est ici marqué d’une esthétique maniériste, que ce soit dans l’allongement et la torsion des corps, l’espace indéfini et étroit ou la ligne tournoyante et légère. On y découvre, combinés, le raffinement du Parmesan, la fluidité et le luminisme de Titien, l’inventivité de Francesco Salviati. Le seul à parvenir à une telle synthèse, tout en gardant un caractère profondément original, fut Andrea Schiavone, peintre vénitien si célèbre pour la liberté flamboyante de sa touche que Tintoret préconisait à tout artiste de posséder un tableau de Schiavone dans son atelier.

Né à Zadar en Dalmatie, alors sous occupation vénitienne, l’artiste fut le fils de Simone Meldolla, commandant de garnison originaire de Romagne. Son patronyme de « Schiavone » lui vint soit de la rive des Esclavons à Venise où il s’établit dès le milieu des années 1530, soit des Slavons habitant la côte Adriatique. Très probablement autodidacte, il se forma notamment au contact des œuvres du Parmesan diffusées par la gravure, même si un passage dans l’atelier de Titien n’est pas à exclure. C’est en copiant les compositions du Parmesan qu’il apprit la gravure, élaborant une technique très personnelle, toute en fines hachures entrecroisées.

Sa première œuvre documentée remonte à 1540 et témoigne déjà d’une réussite certaine : Vasari lui commanda une grande toile représentant la Bataille de Tunis entre Charles V et Barberousse destinée à Ottaviano de Médicis (perdue). Empreint du colorito vénitien, l’art de Schiavone s’enrichit au contact des artistes du disegno florentin comme Salviati, qui vint dans la Sérénissime en 1539-1540, et Vasari, invité en 1541 par l’Arétin. Le peintre y puisa le graphisme élégant qu’il adapta à sa propre manière, rapide et fluide, avec de violents contrastes d’ombre et de lumière, et plus attachée, y compris dans le dessin, à l’intensité du résultat qu’à la minutie de l’observation.

Peintre, fresquiste, graveur, Schiavone fut également un dessinateur remarquable, s’essayant à toutes les techniques, ce qui complique parfois l’attribution de ses feuilles. La plupart de ses dessins ne correspondent à aucune peinture subsistante ou répertoriée, mais certains se rapportent aux eaux fortes et burins qui constituaient une part essentielle de son œuvre. C’est très certainement le cas de notre dessin qui paraît avoir inspiré, pour la figure de la Vierge, jeune femme gracieuse vêtue d’une tunique diaphane, deux estampes de Schiavone, La Sainte Famille avec Saint Jean Baptiste et anges et La Sainte Famille avec un saint évêque et une sainte femme . De fait, la même ligne fine, les hachures espacées, les contours interrompus s’écartant fréquemment du trait sous-jacent à la pierre noire et l’intervention irrégulière du lavis se retrouvent dans le Christ guérissant le paralytique (Vienne, Albertina, inv. 2661, plume et encre brune, lavis brun, rehauts de gouache, 22,6 x 16,1 cm), repassé au stylet au verso et préparatoire à une gravure connue par plusieurs tirages.

Cette écriture calligraphique et nerveuse est, par ailleurs, exactement la même que dans le dessin à sujet énigmatique de Schiavone issu de la collection personnelle de Vasari, tandis que la composition de notre petite esquisse s’avère un écho de la Sainte conversation de Dresde, le premier chef- d’œuvre de l’artiste. Tous ces éléments permettent de situer notre feuille vers le milieu des années 1540, époque où la virtuosité audacieuse de Schiavone s’affirme avec force, même si l’influence du Parmesan et de Salviati demeure clairement perceptible dans la disposition étagée des figures, leurs poses serpentines ou la plasticité du trait.
A.Z.

Bibliographie générale (œuvre inédite)
• Francis Lee Richardson, Andrea Schiavone, Oxford, Clarendon Press, 1980.
• Enrico Maria Dal Pozzolo (dir.), Splendori del Rinascimento a Venezia. Schiavone, tra Parmigianino, Tintoretto e Tiziano, cat. exp., Venise, Museo Correr, 2015.

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