François BOUCHER (Paris, 1703 - 1770)

Tendresse maternelle

36,5 x 23,3 cm
Circa 1765. Pierre noire, estompe, rehauts de craie blanche sur papier initialement bleu. Annoté sur le montage en bas à droite à l’encre brune : dessiné par Boucher chez Me la Mise de /Mesgrigny. Collé en plein. Montage réalisé par le marchand-mercier et expert parisien Jean-Baptiste Glomy (1711-1786) (Lugt 1119 sur le montage en bas à droite).

Provenance
• Offert par l’artiste à Anne-Edmée Marchal de Sainscy, devenue ensuite la marquise de Mesgrigny (mariée en 1770, décédée en 1826).
• Par descendance au comte du Parc, château de Villebertin, Troyes.
• Probablement dispersé lors de sa vente aux enchères (Mes Pierre & Philippe Jonquet, 24-26 septembre 1982), mais non catalogué.

On ne connaît aucun autre dessin de Boucher où il serait désigné donateur. Il est également singulier que le destinataire soit ici une jeune femme plutôt qu’un collectionneur. Dans le cas présent, l’explication est cependant aisée à trouver : Anne-Edmée Marchal de Sainscy, qui, en 1770, épousa Louis Marie, marquis de Mesgrigny (1744-1822), était la sœur de Louis René Marchal de Sainscy, économe général du Clergé et grand amateur des tableaux de Boucher. Il en possédait au moins seize y compris Le Lever et Le Coucher du Dieu-Soleil Apollon, conservés aujourd’hui à la Wallace Collection à Londres.

L’inscription en élégante écriture du dix-huitième siècle qui donne à Anne-Edmée le titre de marquise de Mesgrigny est nécessairement postérieure à son mariage. Celui-ci eut lieu le 8 juillet 1770, soit plus d’un mois après la disparition de l’artiste survenue le 30 mai. Boucher offrit donc son dessin lorsque la sœur du collectionneur n’était encore que Mademoiselle de Sainscy. Une autre œuvre atteste probablement de leur relation. Dans la vente en 1982 du château de Villebertin, il y avait, sous le numéro 2, un buste ovale en pastel d’une jeune femme non-identifiée, la main posée sur un livre de musique. Attribué à Allais, ce pastel réapparut depuis sur le marché (je remercie Neil Jeffares d’avoir attiré mon attention sur cette œuvre). Il n’est pas impossible que ce portrait soit de la main de Boucher et qu’il représente la marquise de Mesgrigny, mais pour l’instant aussi bien l’attribution que l’identification restent à confirmer.

Notre dessin est certainement une œuvre tardive de Boucher datant de la deuxième moitié des années 1760. Il est comparable à un autre dessin connu sous le titre Une jeune femme, un enfant et un chien, offert aux enchères à plusieurs reprises et où la femme a des fleurs dans son tablier. La feuille est signée et datée « F. Boucher 176[...] ». Un autre dessin montrant une jeune femme – elle semble la même que dans notre composition – en train de laver un lange dans un baquet, un petit garçon à ses côtés, est connu d’après une reproduction dans les archives photographiques de François Heim. Enfin, un troisième dessin comparable représentant une jeune femme vue de dos portant son jeune enfant sur le bras, un garçon accroché à sa jupe, est conservé au musée des Beaux-Arts de Lyon.

Lors de la redécouverte de notre dessin en juillet 2015, il a été suggéré qu’il pourrait s’agir d’une œuvre de Jacques Philippe Joseph de Saint-Quentin (1738-1785). Bien que l’attribution à Boucher soit indiscutable, il est curieux de noter que la vente Marchal de Sainscy du 29 avril 1789 comprenait quatre dessins de Saint-Quentin, deux à l’encre et deux à la pierre noire et craie blanche (lots 84 et 85). Serait-ce possible que sa sœur possédât également des dessins de cet artiste et qu’ensuite il y ait eu confusion entre les dessins de sa main et ceux de Boucher ? Néanmoins, s’il est certain que Saint-Quentin réalisa un certain nombre de dessins du même genre que son maître , ses types de silhouettes sont tout à fait particuliers et bien différents de ceux de Boucher, rendant impossible toute confusion.

Notre dessin avec ce trait large de pierre noire, ces rehauts de blanc posés avec insistance, ce fond traité sommairement illustre remarquablement la liberté technique des dernières réalisations de Boucher qui aimait à mélanger les matières en quête d’un meilleur effet. Notre feuille oscille ainsi entre une étude préparatoire et un pastel parfaitement achevé. Elle atteste également des recherches de l’artiste sur la douceur maternelle qui avaient nourri ses plus tendres Vierges à l’Enfant. La modestie de l’intérieur, la banalité de l’environnement ne sont que prétexte à l’admiration d’un geste confiant de l’enfant qui caresse le bras de sa mère qui feint de s’intéresser au chien tout en avançant avec entrain vers son fils.

Alastair Laing

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