Eugène PAUL dit GEN PAUL (Paris, 1895 - 1975)

Torero et picador aux prises avec un taureau

48,9 x 64 cm
Circa 1945 Aquarelle et gouache, trait de crayon sur papier. Signé et situé Bilbao en bas à gauche

Peintre, dessinateur, graveur et lithographe, l’artiste montmartrois Eugène Paul dit Gen Paul est l’un des plus grands représentants de l’expressionnisme de tradition française. S’il peint dès son plus jeune âge, sa formation est celle d’un tapissier, interrompue par la Première Guerre mondiale.

Engagé volontaire, Gen Paul ressort du conflit traumatisé psychologiquement et physiquement : il est amputé d’une jambe dès 1915. Pour survivre, il recommence à pendre et se rapproche des artistes du Bateau-Lavoir dont Juan Gris qui lui offre pinceaux et tubes de couleur. Dès lors, la peinture et le dessin deviennent pour lui plus qu’un métier, un refuge. Ses premières œuvres sont influencées par ses amis de Montmartre – Utrillo, Vlaminck ou Frank-Will –, mais il puise aussi son inspiration dans l’art de Toulouse-Lautrec, Van Gogh, Cézanne, ainsi que Goya, Vélasquez, El Greco et même des cubistes Picasso et Fernand Léger.

Comme une quête sans fin, ses nombreux voyages en France et en Europe lui permettent d’échapper à la routine de la vie. Il découvre avec émotion les paysages lumineux de la Provence et le fort caractère du Pays Basque espagnol où il se rend régulièrement. Éternel insatisfait, il dessine compulsivement des centaines de croquis et d’esquisses. La dynamique et le mouvement deviennent sa manière mais aussi ses sujets de prédilection : courses de chevaux, courses cyclistes, foules, musiciens.
La frénésie créatrice des années 1920 s’interrompt brusquement en 1930 après un malaise à Madrid. Depuis, il peint assez peu à l’huile, privilégiant la gouache et le dessin, sa palette s’éclaircit et le trait devient plus apparent. La reconnaissance officielle vient en 1934 : il reçoit la Légion d’honneur et, trois ans plus tard, une commande de l’État d’une grande fresque pour la Pavillon des vins de France à l’Exposition internationale de Paris.

C’est à cette époque que Gen Paul découvre la corrida. Frappé par la violence du geste et le côté éminemment graphique des poses des toreros, il en fait l’un de ses thèmes récurrents jusqu’à la fin de sa vie, se rapprochant ainsi de Picasso, amateur passionné de la tauromachie. À travers ces dessins traitant inlassablement le même sujet et depuis le même point de vue – les barreras ou le premier rang des gradins, au plus près de l’arène –, l’évolution artistique de Gen Paul s’avère d’autant plus évidente. Ainsi, les premières gouaches sont figuratives, les scènes sont placées dans un environnement détaillé et la perspective est présente, comme dans la Scène de tauromachie, peinte à Bilbao et datée de 1934.

Après la Seconde guerre mondiale, Gen Paul renoue avec les milieux hippiques et se remet à voyager et à exposer régulièrement. Son art ce transforme, ouvrant la période dite « calligraphique » : le trait se fait prédominant et le dessin prime désormais sur la couleur. Notre œuvre se situe au début de cette évolution picturale et date donc probablement de l’immédiat après-guerre. Les figures restent aisément lisibles, mais se décomposent, la perspective disparaît et l’arrière-plan est réduit à sa plus simple expression, par quelques larges coups brossés. Un seul peón demeure de la cuadrilla du picador et rien ne rappelle l’arène ni les gradins sinon la couleur plus jaune ou plus brune du fond.

S’il cesse de voyager en 1966, l’artiste continue de dessiner énormément. Dans les années 1960, la ligne noire, mouvementée et puissante, prend définitivement le pas sur la forme. Il n’y a plus de perspective ni d’arrière-plan et de larges traits noirs décomposent la représentation, comme dans la Corrida, située à Bilbao et datée de 1968 (vente Artcurial du 24 mars 2011, Paris, lot 412). On y reconnaît le peón de dos, les jambes écartées, présent également dans notre dessin. Mais l’on ne peut plus que deviner le picador et son cheval derrière cet amoncellement de croix, de points et de zigzags dont certains semblent venus de la calligraphie orientale.

Dans notre gouache, la ligne noire se fait encore discrète, suppléée par les traits bruns, gris, blancs ou ocres. Les figures ne sont que combinaison de coups de pinceau rapides chargés de couleurs brunâtres ou vives, à peine mélangées sur la palette. Chaque personnage est ainsi rendu en quelques passages brefs et énergiques, sans chercher à superposer les contours comme si les poses de chacun avaient eu le temps d’évoluer. Au trait de crayon approximatif succède ainsi l’aquarelle, puis la gouache appliquée au pinceau de plus en plus fin. La ligne la plus fine est celle qui, en quatre arabesques, précise la tête du taureau semblable à un masque.

Bibliographie générale (œuvre inédite)
André ROUSSARD, Gen Paul - La biographie, Paris, éditions André Roussard, 2006.
Jean-Pierre CRESPELLE, Montmartre vivant, Paris, Hachette, 1964 (chapitre 8, « Gen Paul, de la rue Lepic », p. 224-247).

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