Paul JOUVE (Marlotte, 1878 – Paris, 1973)

Un Chamelier de Bou-Saâda tenant son dromadaire par la bride

55 x 39 cm
1909. Crayon noir, fusain et encre sur papier. Signé, situé et daté en bas à droite JOUVE PAUL BOU-SAADA 09.

Paul Jouve se passionna pour le dessin animalier bien avant que son père, portraitiste et paysagiste Auguste Jouve, ne l’inscrive à l’École des Arts-Décoratifs. Aux exercices académiques le jeune homme préférait déjà le travail d’après nature en fréquentant assidument le Jardin des Plantes, le marché aux chevaux et les abattoirs, ainsi que le Muséum d’histoire naturelle et l’école vétérinaire de Maisons Alfort. Il n’a que seize ans lorsqu’il présente au Salon ses Lions de Ménélik, pensionnaires de la Ménagerie du Jardin des Plantes. Sa notoriété est rapide : il donne le dessin de la frise de fauves pour la porte des Champs Élysées de l’Exposition universelle de 1900, expose chez Samuel Bing qui finance ses voyages à Hambourg et à Amsterdam dont les zoos laissent les animaux évoluer en liberté, illustre le Livre de la Jungle de Rudyard Kipling.

En 1907, lauréat de la bourse du gouvernement général d’Algérie, l’artiste est, avec Léon Cauvy, le premier pensionnaire de la Villa Abd-el-Tif à Alger. Jouve y rencontre le peintre algérois Maxime Noiré et tombe amoureux de sa fille, Annette Madeleine Sebald, qu’il épouse le 17 août 1908. Fasciné, le peintre parcourt seul le Maghreb, se fixant d’abord à Bodhar, citadelle française à cent soixante-dix kilomètres au sud d’Alger, puis dans la vallée de Bou-Saâda, « Perle du Sud », à plus de deux cents kilomètres et où Noiré possédait un atelier. Le désert immuable, les Berbères vêtus de blanc, leurs visages cachés sous les chèches l’impressionnent profondément. Son style s’épure sous l’effet de cette immensité, son trait devient plus incisif pour saisir l’essentiel des formes et amplifier la présence graphique des personnages et animaux vus dans un environnement à peine suggéré.

De retour à Paris en 1909, Jouve participe à l’exposition de la Société des Peintres orientalistes français avec pas moins de quarante-quatre compositions dont de nombreux dessins d’animaux réalisés dans le zoo d’Alger, mais aucune étude faite dans le désert. C’est au salon de la Société des Artistes Décorateurs de 1910 qu’il montre le Cavalier de Bou-Saâda, remarqué par le critique Charles Saunier : « la silhouette est nerveuse et précise, d’un dessin sûr où le détail, toujours très étudié, est cependant subordonné à la masse. » Sur dix-neuf oeuvres de Jouve que le public peut admirer la même année au Salon, cinq témoignent de l’attachement de l’artiste à l’Algérie saharienne : Prière arabe, Cavalier arabe, Goumier, Chameau à Bou-Saâda et Chameau couché (nos 1505, 1506, 1520-1522). Enfin, cinq dessins du même thème figurent à la 19e exposition des Peintres orientalistes français dont deux Cavaliers arabes et trois feuilles représentant des dromadaires mal intitulées Chameau debout, Chameau, Chameau à Bou-Saâda (nos 211-213).

Il est possible que notre dessin soit l’une de ces oeuvres présentées en 1910, dont paraissent attester son grand format, sa réalisation attentive et le soin apporté à la signature. Comme à son habitude, l’artiste fuit toute anecdote et évoque l’animal et son conducteur presque en dehors de tout contexte qui se résume à quelques palmiers schématisés. Le dromadaire est vu de face, dans une attitude paisible et hiératique qui magnifie son anatomie puissante, fixant le spectateur avec insistance et curiosité. Il est à la fois un animal réel, vu et dessiné par Jouve à Bou-Saâda, et un animal idéal, l’archétype de tous les dromadaires du Sud algérien. Par contraste, le Berbère, le corps dissimulé sous un ample vêtement et le profil ombrageux semblable à un masque pluriséculaire, apparaît impénétrable et indissolublement lié à sa monture. La technique rigoureuse, la simplification des volumes et des plans, l’équilibre des masses hachurées renforcent la sensation de présence, tout en préservant l’exotisme et la part du mystère de la bête et du chamelier.
A.Z.

Bibliographie générale (oeuvre inédite)
Félix MARCILHAC, Paul Jouve : peintre sculpteur animalier. 1878-1973, Paris, éditions de l’amateur, 2005.

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