Albert BESNARD (Paris, 1849 - 1934),

Une jeune femme en déshabillé

61 x 50 cm
Circa 1920. Pastel. Signé en haut à droite.

Couvert d’honneur de son vivant, puis premier peintre à recevoir des funérailles nationales, Albert Besnard fut oublié pendant près d’un siècle avant d’être redécouvert au cours de la dernière décennie, et de recouvrer une juste place dans l’histoire de la peinture française. Sa formation initiée sous l’influence maternelle débuta auprès d’un élève d’Ingres, Jean Brémond. Entré à l’Ecole des Beaux-arts en 1866, élève de Cabanel puis de Cornu, Albert Besnard prit les armes en 1870 face à la Prusse, engagement qui engendra une maturité nouvelle tant personnelle qu’artistique. En 1874, sans en avoir cherché les honneurs, il remportait le Grand Prix de Rome. Au cours de son séjour dans la Ville Éternelle il rencontra Charlotte Dubray, sculpteur qui deviendra sa femme, et sa compagne artistique pendant près de cinquante ans. C’est en la suivant en Angleterre, où le couple réside à partir de 1879, que Besnard découvrit la peinture préraphaélite. Sa palette s’éclaircit, ses sujets devinrent allégoriques. A Londres, il se lia d’amitié avec Alphonse Legros, auprès duquel il perfectionna sa technique de l’eau-forte.

De retour à Paris en 1884, Albert Besnard se tailla rapidement un nom dans l’art du portrait, exaltant par son goût moderne et sa palette chatoyante les beautés du monde littéraire, artistique et politique. Les commandes publiques se succédèrent, et il excella comme décorateur, appliquant son talent novateur à l’Hôtel de Ville, à la Sorbonne, à la Comédie Française ou au Petit Palais. Cette reconnaissance officielle fut jalonnée de responsabilités : directeur de la Villa Médicis de 1913 à 1921, Besnard fut reçu à l’Académie française en 1924, et dirigea pendant dix ans l’Ecole des Beaux-arts. Homme du monde, Besnard accueillait le dimanche une société élégante et choisie. On y croisait Puvis de Chavannes et Ernest Chausson, Paul Helleu, Jacques-Emile Blanche ou le très jeune Maurice Denis, aux côtés de députés et d’éminents amateurs d’art français et étrangers.

Le talent protéiforme d’Albert Besnard atteint une perfection particulière dans sa pratique du pastel, technique adaptée à l’audace de ses recherches sur la lumière et la couleur. Il exposa à partir de 1885 à la Société des pastellistes français, qu’il présida au début du siècle suivant. Son premier biographe, Camille Mauclair, résume à propos sa manière : « Les pastels de M. Besnard nous apportent une nouvelle preuve de sa filiation toute classique au XVIIIe siècle. Il use d’un carton gris ou beige (…), y frotte avec le doigt les tons de fond, établit ainsi les principales valeurs vaporeusement, puis donne les accents avec des crayons de pastel demi-dur, dessinant vraiment au crayon de couleur, par des séries de traits et de hachures entrecroisées. (…) C’est ainsi qu’ont été exécutées ces nombreuses et superbes études de bustes nus ou semi-drapés qui sont autant de poèmes de la chair diaprés de reflets vifs, célébrant la chevelure de feu et la peau laiteuse (…) avec une allégresse et un brio exceptionnels. »

Si Albert Besnard représenta les femmes du monde, il se plut aussi à réaliser des portraits de modèles d’ateliers, dont l’intimité sensuelle séduisit les collectionneurs. « L’effigie féminine est emblématique, et quand les noms ont été oubliés elle reste une œuvre d’art que l’anonymat n’amoindrit pas. Elle s’embellit de tous les regards qui l’admirèrent. » continue Mauclair. Louis Barthou, qui accueillit Besnard à l’Académie en 1924, détaille dans son discours de réception le lien très fort qui unissait le peintre à ses modèles : « Le modèle est votre collaborateur. Vous lui demandez dès l’abord : « Comment vous aimez-vous ? » (…) Votre enquête psychologique, qui le révèle parfois à lui-même, vous donne, à vous qui interrogez et qui observez, la révélation dont vous avez besoin. Après avoir multiplié des croquis, des dessins et des silhouettes, vous connaissez à fond la personne physique et morale que vous voulez peindre. »

Notre dessin appartient à cet ensemble de portraits d’ateliers qui sont autant de strophes d’une même ode à la femme. On reconnaît dans d’autres pastels de Besnard (Femme au buste dénudé, pastel sur papier sur toile, vente Christie’s, 24 avril 2018, n°211) cette jeune femme aux chairs nacrées, à la chevelure blond vénitien, dont les bretelles rouge vermillon retombent, mettant en valeur la courbe sensuelle des épaules.

Nous sommes ici autour de 1920. Avec les années, la palette de l’artiste s’est restreinte, pour laisser la part belle au travail des lumières et des reflets. Les carnations sont laiteuses sur le buste, plus soutenues sur le visage. Des traits de couleurs franches soulignent les paupières, rehaussent les lèvres ou le contour des joues. L’artiste crée le modelé par un jeu de hachures colorées, nuancé sur le corps, et francs sur les étoffes ou le fond en tons sourds. Le regard de la femme est baissé, ses bras couvrent sa poitrine dans un mouvement de pudeur qui attise les regards. Si les dessins et les eaux-fortes de Besnard mettent en scène des modèles présents, parfois provocateurs, ses pastels diffusent une atmosphère plus mystérieuse. Les postures des femmes instillent une distance – certaines sont vues de dos, d’autres semblent s’abîmer dans d’indicibles songes, à l’image de la Baigneuse ou du Portrait de Madame Brulley de La Brunière conservés au Musée d’Orsay, avec lesquels notre pastel partage cette grâce secrète si caractéristique du peintre.

M.B.

Bibliographie :
- Albert Besnard (1849 – 1934) : modernités Belle Époque, cat. exp. Évian, Palais-Lumière, Paris, Petit Palais, Somogy, 2016
- Jean ADÉHMAR, Albert Besnard : l’œuvre gravé, peintures, dessins, pastels, catalogue d’exposition, Paris : Bibliothèque Nationale, 1949
- Camille MAUCLAIR, Albert Besnard – L’homme et l’œuvre, Paris : Delagrave, 1914.
- Roger Marx, The Painter Albert Besnard, Paris : A. Hennuyer, 1893.

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