Jean-Baptiste Camille COROT (Paris 1796 - Ville d’Avray 1875)

Arleux-du-Nord. Le Moulin Drocourt sur la Sensée

40.5 x 56 cm
1871. Huile sur toile. Signé en bas à gauche.

Provenance
- Collection M. Surville en 1875
- Knoedler & Co, New-York
- Collection Mrs Charles Shipman Payson
- Richard Green, Londres ;
- Angleterre, collection particulière

Exposition
* 1875, Paris, Exposition de l’oeuvre de Corot, Ecole des Beaux-Arts, n°115.

Les trois ou quatre dernières années de la très longue et ininterrompue carrière de Corot s’inscrivent avec la même intensité que les trois années du premier séjour italien. Elles sont marquées par une création d’une fraîcheur exaltée, d’un coloris clair et d’une émotion profonde, une nécessité de travailler sans relâche qui transpire dans les lettres de l’artiste lorsqu’au printemps 1870, comme chaque année, il s’installait à Ville-d’Avray : « Je vais là pour me reposer en travaillant. Songez, je n’ai plus qu’une trentaine d’années à vivre, et ça passe si vite ! En voilà soixante-quatorze d’envolées, et il me semble qu’elles ont été rapides comme les voyages qu’on accomplit dans un rêve. » Dès la déclaration de la guerre à la Prusse, l’artiste revint à Paris et refusa de quitter la capitale bientôt assiégée. Si son âge l’empêcha de défendre la ville les armes à la main, Corot déploya sa générosité proverbiale pour soutenir l’effort du gouvernement de Gambetta et aider les assiégés. Mais surtout, il travailla sans relâche : « J’ai produit cet hiver plus que d’habitude », écrit-il au peintre La Rochenoire le 14 février 1871.

À la levée du blocus, le peintre était exténué et céda aux insistances du peintre Alfred Robaut pour partir dans l’Artois, région qu’il connaissait bien et dont il chérissait le charme intime. Corot avait en effet gardé des liens très affectueux avec la famille de son ami Constant Dutilleux, peintre d’Arras, mort subitement en 1865 : sa veuve, ses filles et les deux gendres, Robaut, encore fixés à Douai – il déménagea dès la fin de l’année à Paris pour mieux s’occuper de la documentation et du catalogue raisonné de Corot –, et le peintre et lithographe Charles Desavary, qui a repris l’atelier de son beau-père. Corot apprit la proclamation de la Commune à Arras et serait reparti « pour partager la douleur des siens et de ses amis, ou seulement pour voter » si Robaut ne l’avait pas retenu. Alors, heureux d’avoir retrouvé le calme de l’Artois, l’artiste parcourait la campagne et les faubourgs multipliant des études qu’il revenait parfaire à l’atelier l’après-midi. Il retourna à Ville-d’Avray en juillet chargé d’esquisses et de cinq tableaux : Le Beffroi de Douai, La Chaumière, La Route d’Arleux, Le Canal de la Sensée et Le Moulin Drocourt qui est la toile que nous présentons. Comme Le Canal, elle date de juillet 1871, lorsque Robaut loua un cottage près d’Arleux pour Corot qui souhaitait se rapprocher des rives de la Sensée qu’il avait d’abord découverts dans les études de Robaut lui-même. Le 3 août, Corot, de retour à Ville-d’Avray, écrivait à Madame Dutilleux que les peintures qu’il a « rapportées ont été goûtées et prises presque toutes. » On retrouve en effet notre Moulin dans l’exposition monographique organisée en 1875 aux Beaux-Arts comme propriété de Surville, ancien acteur, peintre en dilettante et grand amateur de tableaux modernes.

Dans notre paysage, comme dans les autres œuvres de la dernière période, la clarté du coloris italien des débuts de l’artiste rejoint l’irréalité vaporeuse des Souvenirs dans une harmonie lumineuse et mélancolique, transcendant un motif humble et banal. La justesse de l’exécution soutient une composition tout en profondeur et légèrement décentrée, le reflet des arbres de la rive gauche leur donnant l’ampleur nécessaire pour équilibrer la masse des frondaisons à droite. De même, le moulin se reflète dans l’eau reconstituant les verticales floues qui rivalisent avec la colonnade des troncs. Corot combine l’observation d’après nature et la mise en place dans la quiétude de l’atelier, recréant un paysage à la fois reconnaissable et rêvé. La toile vibre de la variété de la touche, tantôt étalée, tantôt grasse, tantôt courte comme une éclaboussure, mais toujours exacte et fervente, décrivant chaque détail : plumes des canards, tuiles des bâtiments en brique, fumée s’échappant de la cheminée, l’obscurité qui se tapit sous les arches. Les fleurs sauvages qui constellent la rive, les feuilles enflammées par les premiers rayons du soleil et l’étonnant foulard rouge sur le dos de la femme assise au premier plan, réveillent la palette de bruns et de verts émeraude. Peint en dernier, comme toujours dans les œuvres de cette époque, le ciel est tendre et souple, avec les zigzags bleus et gris, larges et translucides, parcourant une préparation blanche.

A.Z.

Bibliographie de l’œuvre
L. ROGER-MILES, Album Classique des Chefs-d’oeuvre de Corot, Paris, 1895, p. 55.
Maurice HAMEL, Corot, son œuvre, Paris, 1905, repr. no 69.
Alfred ROBAUT, L’œuvre de Corot : Catalogue raisonné et illustré, Paris, 1905, vol. III, p. 254, no 2026, repr. p. 255.
Julius MEIER-GRAEFE, Corot, Berlin, 1930, repr. pl. CXXXVI.
François FOSCA, Corot, Paris, 1930, no 76, repr.
Gustave GEFFROY, Corot, Paris, Nilsson, s. d., p. 102 ; éd. numérique illustrée, Paris, VisiMuz, repr. fig. 162.

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