Clément-Pierre MARILLIER (Dijon, 1740 – Boissise-la-Bertrand, 1808)

Le Courage de Pépin

24,5 x 31,5 cm
Circa 1789-1790. Lavis sur papier.

Provenance
· France, collection particulière

Premier Carolingien à monter sur le trône et père de Charlemagne, Pépin le Bref ne laissa de lui qu’une image imprécise et fragmentaire. Aussi, dans la suite des temps, l’anecdote et la légende comblèrent-elles cette lacune regrettable. L’une des légendes les plus populaires est due à Notker de Saint-Gall qui, dans ses Gesta Karoli Imperatoris rédigées à la fin du IXe siècle relate l’exploit de Pépin dans les arènes à Ferrières en Gâtinais (2.15-16). En 752, soit plus d’un siècle auparavant, Pépin aurait ordonné qu’on y fasse combattre un taureau immense et un lion féroce. Le fauve fondit sur le taureau et en saisit le cou. Le roi appela alors ses leudes à séparer les animaux, mais tous étaient saisis d’effroi, disant qu’aucun homme ne pourrait le faire. Alors Pépin descendit dans l’arène et trancha en seul coup la tête du lion et celle du taureau. Puis, il vint se rasseoir en disant : « Vous semble-t-il que je puisse être votre seigneur ? N’avez-vous pas entendu ce que fit le petit David à cet immense Goliath, ou le tout petit Alexandre [le Grand] à ses preux ? » Ainsi prouva-t-il que sa petite taille, la cause de son surnom et objet de railleries, n’était en rien une faiblesse .

Le motif de Pépin terrassant le lion connut une certaine popularité en France au Moyen Âge, dans l’épopée surtout et de façon très ponctuelle dans l’enluminure. Mais il s’agissait de la légende relatée par Adenet le Roi au XIIIe siècle, d’un lion échappé d’une cage au Palais et tué par Pépin encore prince. Il faut attendre la publication, en 1601, par Henri Canisius de l’œuvre de Notker de Saint-Gall pour que l’anecdote des arènes devienne célèbre, et le XIXe siècle pour qu’elle devienne une image d’Épinal.

Au siècle des Lumières, le premier à illustrer l’épisode du lion et du taureau semble avoir été François Boucher. Il s’agit d’une petite vignette pour la quatrième édition de l’Histoire de France depuis l’établissement de la Monarchie française du père Gabriel Daniel parue en 1729. Bien que l’anecdote se trouve à la toute fin du long et très savant chapitre consacré à Pépin, son dramatisme à l’antique en fit un sujet tout désigné pour une illustration. Préférant le « pittoresque à la convenance », c’est d’ailleurs comme un épisode mythologique que Boucher traita la légende, montrant le roi des Francs imberbe et vêtu à la romaine.

C’est notamment chez le père Gabriel que Géraud Vidal, graveur et éditeur parisien établi rue de la Harpe, puisa des sujets pour sa très pédagogique série des Tableaux des Français publiée en 1789-1790. Les Tableaux devaient célébrer les grands moments du passé national au même titre que les Figures de l’histoire de France de Moreau le Jeune éditées dès 1779 et interrompues par la Révolution, et, plus tard, Les Illustres Français de Nicolas Ponce (1790-1816). Chaque planche était accompagnée d’une notice, mais la présentation qui se voulait uniforme dut s’adapter aux aléas de l’histoire : le globe fleurdelisé au sommet du cadre des premières planches fut ensuite remplacé par un soleil.

Afin de hâter son entreprise, Vidal s’adressa à divers graveurs et dessinateurs, parmi lesquels l’incontournable Clément-Pierre Marillier. Originaire de Dijon, il étudia la peinture à Paris auprès de Noël Hallé, mais préféra se consacrer à l’illustration afin de subvenir aux besoins de sa famille. La justesse de son dessin et son aimable caractère en firent rapidement l’un des dessinateurs les plus sollicités par les éditeuhttps://www.alexis-bordes.com/ecrire/?exec=article_edit&id_article=1358#rs – avec Charles Eisen et Hubert-François Gravelot – pour les vignettes, culs-de-lampe et illustrations de toute sorte d’ouvrages : poésies, romans, traités philosophiques, récits de voyages, pièces de théâtre et même la Bible de Sacy. Les critiques n’eurent de cesse de louer la vivacité de ses sujets, la facilité de son invention, la grâce de ses personnages habilement disposés. Claude-Joseph Dorat attribua même aux images de Marillier une large part dans le succès de ses Fables et lui adressa une épitre :

Vivent d’habiles interprètes !
Je m’affligeais, tu viens me consoler.
Mes bêtes me semblaient muettes,
Et ton crayon les fait parler.
Quels ingénieux artifices,
Que de traits délicats, sous tes doigts sont éclos !
Émule des Cochin, rival des Gravelots,
Je t’ai fourni quelques esquisses,
Tu les transformes en tableaux.

Marillier dessina plusieurs planches des Tableaux des français, mais seuls quelques rares dessins originaux subsistent, dont celui pour Le Siège de Beauvais gravé dès 1785 (Musée national du château de Pau, inv. P.2004.2.2.1) et celui que nous présentons. L’eau-forte de Jean-Louis Delignon comporte une longue notice qui reprend et romance le récit du père Daniel. Celui-ci en effet a mal lu Notker de Saint-Gall et assure que Pépin ne tua que le lion, épargnant le taureau. Lecteur attentif, Marillier condense l’anecdote sans rien omettre ni des circonstances ni des expressions, même s’il transforme l’arène en une sorte de lice : la petite taille du roi qui se sert de la jambe du taureau comme marchepied, son sang-froid, l’effroi des barons pourtant lourdement armés, les acclamations des spectateurs, l’approbation des prélats, la férocité du lion, l’agonie du taureau. Virtuose des en-têtes et des culs-de-lampe, l’artiste se montre tout aussi à l’aise dans cette grande composition, aux effets de lumière délicatement dégradés et à l’écriture pure et élégante qui disparaissent inévitablement lors du passage à l’eau-forte.
A.Z.

Bibliographie générale (œuvre inédite)
Roger Portalis, Les Dessinateurs d’illustrations au dix-huitième siècle, Paris, 1877, t. I, p. 365-379.

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