Pierre PUGET (Château-Follet, 1620 – Marseille, 1694)

Portefaix et galiote dans le port de Marseille, devant le fort et la chapelle Notre-Dame de la Garde

31,5 x 58,7 cm
Circa 1655. Plume et encres brune et noire sur traits de pierre noire, sur vélin. Annoté sur le montage en bas au centre : Pierre Puget 1622-1694.

Provenance
· Certainement collection Jean-Baptiste Bourguignon de Fabregoules (1746-1836), Aix-en-Provence.
· Par descendance, son fils, Jean-Baptiste-Marie Bourguignon de Fabregoules (1782-1863), conseiller à la cour d’appel, Aix-en-Provence.
· Cédé, vers 1840, avec l’ensemble de la collection à Charles-Joseph-Barthélémy Giraud (1802-1881), Aix-en-Provence et Paris.
· Cédé, comme nantissement des dettes, avec l’ensemble de sa collection à Jean-Baptiste-Charles-Prosper Flury-Hérard (1804-1873), Paris (cachet en bas à droite L. 1015, F. H. No. et à l’encre brune 163).
· Sa vente, Paris, Drouot, 13-15 mai 1861, Blaisot expert, partie du lot 305ter adjugé 60 fr à Chennevières.
· Collection marquis Charles-Philippe de Chennevières-Pointel (1820-1899), directeur des Beaux-Arts, Paris et Bellesme (Normandie) (L. 2072 en bas à gauche).
· Sa vente après-décès, Paris, Drouot, 4-7 avril 1900, Paul Roblin expert, lot 428 (« Magnifique galère abordant auprès d’un quai, sur le devant, à gauche, un portefaix. Très beau dessin à la plume sur vélin. Collection Ch. Giraud »), adjugé 510 fr à Ducrey.
· Paris, collection particulière.

« Je ne crois guère qu’il soit en Provence un amateur ou un musée possédant un plus riche assemblage que le nôtre de dessins de P. Puget, le plus fameux sculpteur de la France et qui fut en même temps peintre et architecte et dessinateur des galères du Roi. »

C’est en ces termes que Philippe de Chennevières commençait le chapitre consacré à Puget dans la description de son imposante collection graphique parue dans L’Artiste entre 1894 et 1897. Parmi les feuilles de ce « puissant génie », le marquis cite plus particulièrement le vélin que nous présentons, dont il retrace l’historique jusqu’à Jean-Baptiste Bourguignon de Fabregoules, amateur d’art aixois très distingué qui avait formé, à l’aube du XIXe siècle, un cabinet où les tableaux de Poussin et de Rubens côtoyaient les sculptures de Coustou et de Chastel. En 1860, le fils de Jean-Baptiste avait fait don au Musée Granet de plus de huit cents œuvres peintes et sculptées. Quant à la très riche réunion graphique de son père, elle vit se succéder d’autres amateurs illustres : Charles Giraud, jurisconsulte, président de l’Académie d’Aix, et Prosper Flury-Hérard, banquier des Affaires Étrangères et commandant de la Garde Nationale.

Les dessins très précis et finis sur vélin représentant des bateaux constituent une part importante de l’œuvre de Pierre Puget, bien distincte de ses projets de décoration navale destinés aux ateliers de sculpture de l’arsenal de Toulon qu’il dirigeait depuis 1670. Si les vaisseaux des flottes méditerranéennes aux poupes richement sculptées constituent le sujet principal de ces marines, ils y sont intégrés dans un environnement paysagé, volontiers topographique, loin des croquis secs destinés à préciser l’ornement des navires du roi. Ce ne sont pas ici les seules galères et voiliers qui comptent, pourtant toujours merveilleusement rendus dans les moindres détails de leur architecture et gréement, mais le vent, la surface ridée de l’eau, la masse des vagues, les matelots qui grimpent aux mâts, les portefaix chargeant les canots, les fainéants sur les quais, les vestiges antiques et les fortifications des ports. Le dessinateur s’y montre un paysagiste remarquable, rompu aux effets de lumière les plus subtils et aux compositions les plus raffinées.

Dans ces grands dessins, Puget fusionne merveilleusement la sculpture, l’architecture et la sculpture, à savoir l’ensemble des domaines dans lesquels il excellait. Certaines feuilles font la part belle au lavis tandis que d’autres, dont celle que nous présentons, sont réalisées uniquement à la plume fine et se rapprochent de la gravure. L’écriture est toujours d’une rare vivacité, laissant apercevoir les influences variées de l’artiste qui ne se limitent guère aux seuls Hollandais comme Reinier Nooms dit Zeeman ou Willem van de Welde, mais incluent également les Italiens et les maîtres lorrains. Le tout est d’une précision remarquable, valorisée par le vélin, support précieux et qui rend impossible toute reprise ou correction. Œuvres parfaitement achevées, souvent pourvues d’une dédicace, les marines de Puget étaient avidement recherchées. Le père Bougerel, dans ses Mémoires pour servir à l’histoire des hommes illustres de Provence publiés en 1725, indique que les sculpteurs François Girardon et Jean de Dieu possédaient plusieurs dessins de ce type.

Exécutée à la plume seule, notre feuille semble avoir été réalisée dans les années 1650, avant l’installation de Puget à Gênes en 1661. À partir de la seconde moitié des années 1650, l’artiste semble en effet travailler davantage au pinceau et au lavis d’encre. Toutefois, certains spécialistes n’hésitent pas à proposer pour quelques vélins particulièrement virtuoses une datation plus tardive, après le retour de Puget à Toulon en 1668, voire vers 1680. Très proche de notre feuille de par sa technique, le Vaisseau dans un port près d’un obélisque en ruine conservé à Los Angeles est ainsi situé vers 1675-1680.

Au centre de la feuille, l’artiste place une belle galiote à la poupe richement sculptée d’atlantes et de tritons et surmontée des armes de France. Le navire grouille de marins et de soldats reconnaissables à leurs hallebardes, mais ses voiles sont baissées et ses quarante rames hissées. Au loin, une galère et quelques canots. L’arrière plan est fermé par la ligne de côte de la rade de Marseille dominée par le fort et la chapelle Notre-Dame de la Garde. Au premier plan, avançant difficilement sur le quai en pierre, on découvre un portefaix, courbé sous le poids d’une caisse frappée des signes distinctifs du marchand : une main et une croix aux initiales FD. Tout en déséquilibre, la composition joue sur le contraste entre la grâce et la somptuosité de la galiote et le corps démesuré et musculeux du porteur, entre la légèreté dansante des atlantes mythologiques de la poupe et la lourde démarche de l’homme, entre la finesse de la description des ornements sculptés et l’énergie brutale du personnage où Puget s’exprime en sculpteur.
A.Z.

Bibliographie de l’œuvre

Charles-Philippe de CHENNEVIERES, « Une collection de dessins d’artistes français », L’Artiste, juin 1895, chapitre VII, p. 422-423.
Philippe AUQUIER, Pierre Puget, décorateur naval et mariniste, Paris, 1907, cat. 57, repr. pl. XX.
Klaus HERDING, Pierre Puget, Das Bildnerische Werk, Berlin, 1970, p. 39 note 172, fig. 33 (détail).
Pierre Puget. Peintre sculpteur, achitecte. 1620-1694, cat. exp. Marseille, Centre de la Vieille Charité, Musée des Beaux-Arts, 1994, p. 179, fig. 23 bis (détail), 180.
Louis-Antoine PRAT et Laurence LHINARES, La collection Chennevières, quatre siècles de dessins français, cat. exp. Musée du Louvre, Paris, 2007, p. 100, 297, cat. 273 repr.

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