Jean Étienne LIOTARD (Genève 1702 – 1789)

Portrait d’un aristocrate de l’entourage de Marie-Thérèse d’Autriche

69 x 56 cm
Circa 1744. Pastel sur parchemin.

Provenance
· Vente anonyme, Lucerne, Fischer, novembre 1954, lot 1981 (avec son pendant, identifiés comme comte Kaunitz et son épouse).
· Vente Lucerne, Fischer, 22 mai 1992, lot 2446 (avec son pendant, même identification), repr., vendus ensemble 12 000 francs suisses.
· Vente Sotheby’s Londres, 8 juillet 2004, lot 123 (sans le pendant).
· France, collection particulière

Œuvres en rapport
Notre portrait possède un pendant, Portrait de femme : 69 x 56 cm (vente Sotheby’s New York, 21 janvier 2004, lot 103 ; Giancarlo Baroni ; vente Sotheby’s New York, 29-30 janvier 2013, lot 23 ; vente Christie’s Paris, 25 mars 2015, lot 139, ill. 1). Voir Roethlisberger et Loche, 2008, I, p. 333-334, no 132, fig. 218.

Fils d’Antoine Liotard, négociant de Montélimar qui s’était exilé avec sa famille à Genève après la Révocation de l’Édit de Nantes, le futur pastelliste se forma auprès du miniaturiste genevois Daniel Gardelle, puis à Paris, chez Jean-Baptiste Massé. Le jeune artiste échoua au Prix de Rome, mais se fit une réputation d’excellent portraitiste, et notamment en petit. Nommé ambassadeur à Naples en octobre 1735, Louis Brûlart de Sillery, marquis de Puysieux, cherchait un peintre pour l’accompagner dans son voyage en Italie. François Lemoyne lui recommanda Liotard. L’artiste put ainsi entamer un Grand Tour artistique qui le mena à Rome, où il peignit le pape Clément XII et plusieurs cardinaux, puis à Florence, à Naples, à Malte et, enfin, à Constantinople.

Après un séjour de quatre ans sur les rives de Bosphore, Liotard accepta l’invitation du prince de Moldavie et passa dix mois à Jassy (Iaşi), puis gagna la Hongrie en 1743 et Vienne où il demeura un an et demi. Le succès à la cour impériale du « peintre turc », surnommé ainsi à cause de sa barbe et son turban, fut immédiat. Séduits par ses dessins ottomans et ses indéniables talents de portraitiste, Marie-Thérèse d’Autriche et François de Lorraine lui accordèrent toute leur protection à défaut de pouvoir lui offrir un emploi fixe, et furent les premiers à poser pour Liotard.

C’est lors de ce séjour à Vienne que Liotard réalisa son pastel peut-être le plus célèbre, la Chocolatière (Dresde) et son Autoportrait en habit turc pour la Galerie des Offices, mais surtout plusieurs portraits des membres de la famille des Habsbourg. Avec une audace étonnante, il imposa à ce milieu royal totalement nouveau pour lui et attaché à un certain apparat, une vision originale de portrait officiel qui s’inspire profondément du style de la cour, tout en donnant des souverains une image plus immédiate et naturelle. La réussite de Liotard à Vienne lui assura une renommée européenne et une carrière de portraitiste de cour cosmopolite sollicité aussi bien à Bayreuth, à Darmstadt, à Vienne, qu’à Londres ou à Paris. Il excellait dans toutes les techniques et dans tous les formats, réalisant des pastels, des miniatures et des portraits monumentaux à l’huile.

D’après l’autobiographie de Liotard adaptée par son fils aîné, l’artiste peignit, à Vienne, d’abord Marie-Thérèse et François de Lorraine alors seulement reine de Hongrie et Grand-Duc de Toscane, puis « l’Impératrice Mère [Élisabeth-Christine de Brunswick-Wolfenbüttel], le prince Charles de Lorraine frère du Grand Duc, la sœur de l’Impératrice [Marie-Anne d’Autriche, sœur de Marie-Thérèse, épouse de Charles], la Duchesse Charlotte [Anne-Charlotte, sœur de François de Lorraine] et l’aînée des Archiduchesses [Marie-Anne d’Autriche, fille de Marie-Thérèse, future abbesse] ». L’essentiel de l’activité du peintre consistait à réaliser de nombreuses répliques de ces portraits : il se souvenait d’avoir ainsi reçu un jour pas moins de trente commandes.
L’entourage proche du couple impérial dut également solliciter l’artiste pour des portraits d’eux-mêmes. Cependant, deux pastels d’aristocrates seulement peuvent être rattachés au premier séjour de Liotard à Vienne, à savoir notre œuvre et de son pendant.

Apparus sur le marché de l’art il y a quelques dizaines d’années et séparés depuis, ils représentent un couple de haut rang. Tournés très légèrement l’un vers l’autre, ils partagent une mise en scène en buste, la simplicité des tenues mauves bordés de martre, ainsi que le coloris bâti sur l’harmonie des bruns et des roses que seuls rompent les blancs-gris des chemises et des perruques poudrées, ainsi que l’or jaune des galons en passementerie qui ornent la robe d’intérieur de l’homme. Celui-ci apparaît d’ailleurs avec plus d’éclat, une pose plus dynamique, un regard plus vif et un très léger sourire. D’un geste plein de grâce, il retient le bord de sa robe fourrée.
Le nom du couple reste à découvrir, car l’identification traditionnelle avec comte et comtesse von Kaunitz-Rietberg, Wenzel Anton et Maria Ernestine von Stahremberg, est réfutée par la comparaison avec leurs représentations certaines. Kaunitz avait ainsi un regard bleu, tandis que le modèle de notre pastel a des yeux bruns. Mais notre personnage fier et parfaitement conscient de son importance devait très certainement être issu d’une lignée aussi ancienne que celle des Kaunitz et occuper à la cour une place très comparable à celle du comte qui fut ministre plénipotentiaire à Turin puis à Bruxelles. La haute position de notre modèle est confirmée par l’existence d’une miniature de Liotard qui figure son épouse, la dame du pendant, vêtue « à la turque » d’une robe rose boutonnée et d’un caftan blanc à fleurs bordé de fourrure. Or, ce déguisement rappelle celui, connu par des copies, de Marie-Thérèse elle-même, peinte par Liotard en costume turc avec masque. Commémorant peut-être quelque divertissement de la cour, ce portrait de l’impératrice complétait ses représentations en habit de cour et en habit de sacre. Et c’est avec la première de ces images, sans doute réalisée par Liotard dès son arrivée à Vienne fin 1743 et où la souveraine apparaît en robe jaune paille et sans couronne, que notre pastel et son pendant offrent le plus de similitudes, aussi bien pour la mise en place que pour la technique employée.

Très personnel, vivant et incisif, le portrait de Marie-Thérèse étonne par la liberté de la touche dans le vêtement et le fond qui contraste avec le traitement plus précis dans le visage. On retrouve la même disparité du modelé dans le pastel que nous présentons et dans son pendant. Sur vélin soigneusement blanchi et poncé, l’artiste trace les contours préliminaires au stylet, puis reprend le tout à la craie sombre et estompée. La tête et la main sont ensuite travaillées tout en délicatesse, par superposition de hachures courtes et vibrantes, chargées de teintes chaudes et froides. Comme dans le pastel de l’impératrice, Liotard insiste sur les reflets de lumière dans les iris et la commissure des lèvres, et souligne l’arête du nez d’une ombre rosée et floue. Il est tout aussi méticuleux dans le rendu des boucles de la perruque, de la dentelle vaporeuse de la cravate et de la manchette et des poils soyeux de la fourrure. A contrario, l’exécution de l’habit est vigoureuse et rapide, presque esquissée, jouant avec la couleur ivoire du parchemin laissé en réserve, sans que cela ne nuit à recréer le chatoiement de l’étoffe. Enfin, le fond brun, neutre et irrégulier, semble animé d’une lumière intérieure.

Cette diversité de finitions entre les éléments qui font le portrait et les drapés qui paraissent inachevés, alors même qu’il s’agit d’une œuvre parfaitement terminée, constitue la particularité des premiers pastels viennois et contraste avec le fini plus uniforme des portraits ultérieurs de Liotard. L’artiste genevois fait ici montre d’un faire brillant, mais également d’un esprit fin et original, anticipant le goût de l’esquisse qui s’épanouit vers la fin du XVIIIe siècle et les expériences des portraitistes du siècle suivant.
A.Z.

Nous remercions Monsieur Marcel Roethlisberger de nous avoir confirmé l’authenticité de notre pastel.

Bibliographie de l’œuvre
Neil JEFFARES, Dictionary of pastellists before 1800, Londres, Unicorn Press, 2006, p. 345.
Marcel ROETHLISBERGER et Renée LOCHE, Liotard, Doornspijk, Davaco Publishers, 2008, vol. I, p. 333-334, cat. 132, repr. vol. II, fig. 218.
Neil JEFFARES, Dictionary of Pastellists before 1800, version en ligne mise à jour le 31 décembre 2018, http://www.pastellists.com/Articles/LIOTARD2.pdf, p. 10, no J.49.1733.

Bibliographie générale
Renée LOCHE et Marcel ROETHLISBERGER, L’Opera completa di Liotard, Milan, Rizzoli, 1978.
Anne DE HERDT, Dessins de Liotard, suivi du catalogue de l’œuvre dessiné, cat. exp. Genève, Musée d’Art et d’Histoire, Paris, Musée du Louvre, RMN, 1992.
Claire STOULLIG, Isabelle Félicité BLEEKER et al., Jean-Étienne Liotard 1702-1789 dans les Collections des Musées d’Art et d’Histoire de Genève, cat. exp. Genève, Musée d’art et d’histoire, Somogy, 2002.

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