Émile CLAUS (Waregem, 1849 – Deinze, 1924)

Vue d’un quai de la Tamise à Londres, effets de brouillard

1918
Pastel sur papier
30 x 23 cm
Signé, daté et situé en bas à gauche : « E. Claus 18 London »

Provenance :
• Collection Baron Maurice Lemonnier (1860-1930)
• France, collection particulière

Bibliographie :
• Camille Lemonnier, Émile Claus, G. van Oest & cie, Bruxelles, 1908
• François Maret, Émile Claus, De Sikkel pour le Ministère de l’instruction publique, Anvers, 1949
• Constantin Ekonomidès, Émile Claus (1849-1924), Bibliothèque de l’image, Paris, 2013

« Il a simplement laissé parler son cœur et exprimé par des couleurs toutes les musiques qui chantaient en lui. »
(Camille Lemonnier)

En pleine révolution industrielle, le milieu du XIXe siècle assiste à de nombreux bouleversement sociétaux incitant les artistes à dépeindre une nouvelle réalité quotidienne et une vérité populaire dotée d’un naturalisme de la lumière dont Émile Claus se fait le chef de file en Belgique.
Passionné par le dessin et la peinture qu’il pratique de manière précoce, Émile Claus choisit à l’âge de 20 ans une carrière artistique en s’inscrivant à l’Académie d’Anvers où il termine sa formation. Il restera 13 ans dans la région avant de revenir vers sa terre natale, achetant à Astene une villa au bord de la Lys qu’il nomme Zonneschijn (Rayon de Soleil).

De passage à Paris, étape incontournable de sa carrière artistique, il loue durant 3 années un atelier qu’il occupe en hiver tandis qu’il passe l’été à Astene. Il y côtoie les artistes impressionnistes et symbolistes dont Henri-Eugène Le Sidaner (1862-1939) notamment, qui deviendra plus qu’un confrère, l’un de ses plus fidèles amis.
Voyageur invétéré, animé par une curiosité débordante, Claus part en 1879 pour l’Afrique du Nord. Entre le Maroc et l’Algérie il découvre une nouvelle lumière qui marquera l’ensemble de sa carrière. Ainsi, à partir de 1891, sa palette s’éclaircit et la lumière envahit ses œuvres, traduisant sa joie de vivre. Plus encore, l’année 1904 voit la création du groupe « Vie et Lumière » dont il est co-fondateur, créé afin de concurrencer la domination parisienne dans l’étude de la couleur et de la lumière et d’affirmer l’identité impressionniste belge sous l’appellation « Luminisme ». Claus est depuis lors considéré comme le chef de file de ce mouvement.

La localisation et datation de notre pastel permet de replacer l’œuvre dans son contexte de création : il s’agit d’une série réalisée à Londres entre 1914 et 1918. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Claus reste quelques mois à Astene avant de se réfugier en Angleterre où il bénéficie de la protection de la duchesse de Somerset. Il travaille alors dans un grenier londonien qu’il transforme en atelier situé au 5e étage de la Monbray House (Norfolkstreet) : « J’ai ici une chambre donnant sur la Tamise, où j’ai bien chaud et où je peux travailler, car le spectacle vu de ma fenêtre est féérique. Cela m’a été depuis 3 ans d’une grande consolation. » (ill. 1).
L’artiste s’attache à retranscrire les sensations, « la frénésie et les fumées » de la ville, capturées depuis sa fenêtre. Le procédé de la série lui permet de se concentrer sur son sujet pour en trouver, par répétition, une forme de vérité. En 1917, il expose 91 de ses œuvres à la galerie Goupil dont « 33 paysages anglais », les autres apparaissant sous le titre « Réverbérations sur la Tamise ». À son retour en Belgique, une seconde exposition de 130 œuvres célèbre son travail en 1921 à la galerie Georges Giroux dont la plus grande partie de ses œuvres fut titrée « La Tamise ».

Sourd à toute exigence académique anversoise, Claus fait de son œuvre le réceptacle de ses doutes et de ses émotions : sous la douce lumière d’un soleil d’hiver cette vue mystérieuse est transcendée par de merveilleux effets de lumière d’un soleil couchant, traversant un épais brouillard. Au-delà du sujet, l’artiste se tourne vers une représentation symbolique de ses sentiments que son travail lui procure. Dans cette quête de vérité, Émile Claus n’oubliera jamais la forme. Il étudie la lumière, la décompose et la réfracte tantôt sur une feuille, tantôt sur une toile (ill. 2) afin d’offrir à l’œil du spectateur ses propres sensations rétiniennes. Les œuvres de la période anglaise sont considérées comme les meilleures réalisations d’un artiste arrivé au sommet de son art.

La Belgique vient de perdre en Emile Claus, un de ses peintres les plus justement réputés. Disciple et presque contemporain du maître Claude Monet, Emile Claus avait introduit, dans l’art belge, les préoccupations qui, dès l’origine, animèrent ici l’impressionnisme.
De l’aboutissement d’une carrière de recherche, les dernières années de sa carrière prouvent que l’artiste avait atteint une puissance d’expression dans laquelle la touche disparaît dans la fusion des couleurs pour en exprimer toute la puissance.
En 1919, le retour en Belgique de l’artiste marque la fin de sa carrière. Après la guerre, l’inspiration de ce « charmant bavard au langage imagé, à l’esprit observateur » ne reviendra jamais. Il consacre les dernières années de sa vie à sillonner paisiblement la Vendée et la région montagneuse du Morvan.

M.O

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