Albert-Ernest CARRIER-BELLEUSE (Anizy-le-Château, 1824 - Sèvres, 1887)

La Belle Orientale

H. 57 cm
Circa 1870. Terre cuite reposant sur un piédouche en bois noirci. Signée A CARRIER BELLEUSE au revers sur le montant

Provenance
• France, collection particulière

L’Artiste
Après une formation en orfèvrerie, Albert-Ernest Carrier de Belleuse, dit Carrier-Belleuse, fut admis en 1840 à l’École des Beaux-arts dans l’atelier du sculpteur David d’Angers, mais lui préféra la « Petite École », future École des Arts Décoratifs. À partir de 1850, il travailla en Angleterre pour la manufacture de céramique de Minton, où il se distingua par la création de statuettes de personnages historiques.

L’année 1850 fut également celle des débuts de Carrier-Belleuse au Salon parisien. Rentré en France en 1855, il y exposa régulièrement de 1857 à 1887, avec une seule absence en 1876. Fort de ses succès au Salon, doté d’une verve créative doublée d’un sens de l’organisation et de l’entreprenariat hors pair, l’artiste anima un vaste atelier qui regroupait près de cinquante praticiens.

« C’est presque une machine à sculpter... Chaque jour sortent de son atelier des bustes, des ornements, des statues, des statuettes, des bronzes, des candélabres, des cariatides ; bronze, marbre, plâtre, albâtre, il taille tout, il façonne tout, il creuse tout ; mais que cette machine a d’esprit, d’imagination, de verve ! »

écrivait Édouard Lockroy dans L’Artiste en 1865. Parmi les sculpteurs qui firent leurs armes dans l’atelier de Carrier-Belleuse, Rodin est sans conteste le plus célèbre.

Le sculpteur reçut d’importantes commandes de monuments publics en France et à l’étranger, et participa au décor sculpté des grands travaux parisiens de Napoléon III : le Louvre, le tribunal de Commerce, la Banque de France et l’Opéra de Paris, où ses torchères animent encore le bas de l’escalier. L’artiste exécuta également près de deux-cents bustes, appréciés pour leur réalisme et leur puissance expressive. Attaché à la Manufacture de Sèvres comme directeur des travaux d’art de 1875 à 1887, il sut y infuser un nouvel élan stylistique. Avec Pierre Puvis de Chavannes et Bracquemont, Carrier-Belleuse fut l’un des instigateurs de la scission du Salon en 1889, qui donna naissance l’année suivante à la Société Nationale des Beaux-Arts.

Ses Thèmes Préférés
Carrier-Belleuse manifesta un vif intérêt pour la figure humaine, doublé d’un exceptionnel talent de modeleur qui s’exprima dans ses bustes allégoriques, mais aussi dans ses portraits historiques ou intimes. Ce « Clodion du Second Empire » maîtrisait à merveille le travail de la terre, dans la pure tradition des terres-cuites du XVIIIe siècle. Loin de chercher des traits idéaux, le sculpteur s’attachait à rendre la variété des personnalités et l’expression des caractères, dans une manière discrètement empreinte de celle de son maître David d’Angers.

Ève ou Cérès, Fleur d’eau, Fleur de Mai et Rose du Soir, Hiver ou Printemps... les noms des bustes de terre cuite figurant dans les ventes anciennes dissimulent parfois un personnage de chair, tel la muse du sculpteur Marguerite Bellanger, parfois un simple modèle d’atelier inspirant une allégorie de la féminité. Parmi cette production pléthorique, rares sont les noms orientaux. Peut-être notre buste est-il une variante de celui d’Aïcha, que l’on retrouve dans la Vente Carrier-Belleuse du 18 décembre 1883 (n° 62, terre cuite, 75 cm). D’après sa signature, notre buste fut réalisé après 1868 : pour éviter toute confusion avec le peintre Carrier, le sculpteur abandonna à cette époque la signature CARRIER, au profit de CARRIER-BELLEUSE.

Notre Œuvre
Avec une rare liberté, Carrier-Belleuse a modelé ici une jeune femme au visage radieux, éclairé d’un sourire léger qui laisse paraître les dents. La vivacité de la touche est celle d’une première étude, réalisée sur le modèle. L’artiste allie une sensualité rubénienne à cette grâce légère empruntée au XVIIIe siècle. Entre les boucles de son abondante chevelure, l’inconnue a glissé des pièces d’argent. Une lourde mèche enroulée retombe sur l’épaule, au dessus d’une poitrine à demi dénudée. On retrouve ce type de mèche dans le Buste de femme portant un diadème. La jeune femme est coiffée d’un fez au pompon délicatement ouvragé. Ce couvre-chef, apparu au XIXe siècle dans l’Empire ottoman, était traditionnellement porté par les hommes. Le sculpteur témoigne ici de cet orientalisme français plus rêvé que documentaire. Contrastant avec la peau diaphane, où les stries de l’outil sont à peine perceptibles, le vêtement de la jeune femme est richement orné, écho du passé d’orfèvre de l’artiste. L’étoffe damassée du boléro est agrémentée d’un large ruban à motifs géométriques. Sous le corsage en voile léger, une ceinture à perles et cabochons délicatement ciselés soutient la poitrine. Courante chez Carrier-Belleuse, cette minutie décorative est un précieux faire-valoir de la lisse beauté du visage.

Œuvres en rapport
On connaît plusieurs versions de notre buste, conservées dans des collections particulières. Si toutes sont conçues sur le même principe, attestant d’un modèle unique aisément identifiable, le sculpteur a librement varié les détails. Ainsi, à la différence du nôtre, les femmes des autres versions portent des colliers, qui varient d’une terre cuite à l’autre. Plusieurs bustes d’orientales en céramique émaillée furent enfin réalisés d’après ces terres cuites.

Carrier-Belleuse dessinait assidument pour préparer ses sculptures, mais réalisa également des œuvres indépendantes de tout travail plastique. L’Orient lui inspira notamment un pastel, Jeune orientale à la bougie (pastel sur carton, 106 x 73 cm, vente Marc-Arthur Kohn, 28 décembre 2002, n° 151).

M.B.

Bibliographie générale (œuvre inédite)
June Ellen HARGROVE, Carrier-Belleuse, le maître de Rodin, catalogue d’exposition, Compiègne, Musées et domaines nationaux, Paris, RMN, 2014.
June Ellen HARGROVE, The life and work of Albert Carrier-Belleuse, thèse, New-York University, New-York, Garland, 1977.
Catalogue des œuvres originales [...] composant l’œuvre de Carrier-Belleuse, vente après décès, Hôtel Drouot, 19-23 décembre 1887.
Willem BÜRGER, Salon de 1861, Paris, s.n., 1861.

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