Acis et Galatée surveillés par le cyclope Polyphème

Jean-François MILLET dit Francisque MILLET

Acis et Galatée surveillés par le cyclope Polyphème

Huile sur sa toile d’origine
74,5 × 92 cm

Provenance :

Vente anonyme, Paris, Hôtel Drouot, étude Ader, 6 décembre 2006, sous le n° 67, Mars et Vénus dans un paysage

France, collection particulière

Bibliographie :

Bernard Biard, Francisque Millet, Le paysage au XVIIe siècle, Genève, Naef, 2010

Né à Anvers et formé auprès du peintre flamand Laureys Franck, Francisque Millet s’établit à Paris vers 1660, découvrant ainsi l’œuvre des maîtres français. Père de Jean-François Millet (1666-1723) et grand-père de Joseph-François Millet (1697-1777), tous deux également dénommés « Francisque », circonstance qui a longtemps contribué à brouiller l’attribution de certaines de leurs œuvres, Francisque I se distingue par son indépendance d’esprit. Bien qu’intégré au milieu artistique parisien et attentif aux évolutions esthétiques de son temps, il refuse de se soumettre aux démarches d’admission à l’Académie royale, en atteignant toutefois une reconnaissance rapide. Pierre Rosenberg a souligné le succès de sa formule picturale, à la fois classique, savante et digne [1] . Ses tableaux figuraient dans l’inventaire des peintures conservées au palais des Tuileries dressé par Nicolas Bailly [2] , et se retrouvaient également dans les collections de Charles Le Brun, Charles-Antoine Coypel ou Jean-Baptiste-Siméon Chardin [3].

La figure de Francisque Millet révèle une personnalité aux influences multiples, nourrie à la fois des traditions picturales du Nord et du Sud de l’Europe. Actif au sein du cercle des paysagistes flamands établis à Paris, il assimile avec autant de finesse l’héritage des artistes français marqués par le séjour italien, tels que Nicolas Poussin, Claude Lorrain ou Gaspard Dughet.

Comme nombre d’artistes de son temps, le sujet narratif n’est souvent chez lui qu’un prétexte à l’élaboration du paysage idéal, traité indépendamment des épisodes sacrés ou profanes. Notre tableau s’en distingue toutefois par l’importance accordée au récit mythologique, influençant directement la composition : sous un calme apparent, se dissimulent déjà les présages d’un dénouement tragique. L’œuvre illustre l’histoire d’Acis et Galatée, l’un des épisodes les plus émouvants des Métamorphoses d’Ovide : épris de Galatée, le cyclope Polyphème, juché sur une arche, joue de la flûte et lui adresse son chant amoureux, avant de la surprendre en compagnie de son amant Acis dans la campagne sicilienne. Millet transpose avec une remarquable fidélité les détails du récit ovidien. Le poète décrit un rocher triangulaire dominant la Méditerranée, reconnaissable à l’horizon lumineux derrière l’arche et évoque Polyphème, assis à mi-hauteur d’un éperon rocheux de la chaîne de l’Etna, s’appuyant sur un tronc de pin qui lui sert de bâton. Près des deux amants, un cours d’eau discrètement visible dans l’angle inférieur gauche annonce déjà le destin d’Acis : frappé par un bloc de pierre lancé par le cyclope, il sera transformé en fleuve. En une seule image, Millet condense ainsi les différentes temporalités du mythe, de l’amour passionnel à la jalousie, de la mort à la métamorphose finale.

Une interprétation picturale comparable du mythe se retrouve dans deux œuvres de Poussin. Dans la version de Dublin, l’artiste privilégie la dimension sensuelle du récit, où l’étreinte des amants s’inscrit dans un entourage de nymphes et de satyres aux attitudes voluptueuses. Le tableau de l’Ermitage accorde en revanche, à l’instar de Millet, une place centrale aux phénomènes atmosphériques et à la puissance évocatrice du paysage, véritable reflet des tensions qui animent l’épisode mythologique. Figure monumentale chez Poussin, le Polyphème de Millet ne s’impose pas immédiatement au regard : son coloris se confond avec la pierre et sa silhouette épouse les contours du relief. Par une subtile invention narrative, le spectateur, comme les amants eux-mêmes, hésite d’abord à en discerner la présence ; sa découverte devient ainsi un élément essentiel de la scène. Une démarche analogue apparaît dans le tableau de Claude Lorrain conservé à Dresde, où Polyphème se dissimule parmi la végétation, demeurant presque imperceptible au premier regard.
Comme souvent chez Millet, l’épisode mythologique s’inscrit dans une nature préservée de toute construction humaine. Dans cet espace suspendu, hors du temps historique, se déploient des récits à portée universelle, reflet des passions humaines. Le paysage accompagne avec une remarquable sensibilité dramatique la progression du récit. Un grand arbre sombre, dressé au-dessus des amants, concentre l’attention sur leur union. À gauche, les lueurs de l’Etna en éruption embrasent le ciel de tonalités chaudes, tandis que de lourdes fumées grises envahissent l’air et convergent vers la figure de Polyphème, établissant un parallèle entre l’activité du volcan et la colère grandissante du Cyclope. Véritable transposition visuelle du texte d’Ovide, l’œuvre de Millet est à décoder, son sens ne se livrant qu’au regard attentif.

Certains détails affirment l’origine nordique de l’artiste. Si la présence de vases remplies d’eau s’intègre naturellement à l’épisode représenté, leur traitement pictural surprend par sa virtuosité : pièces d’orfèvrerie aux reflets soigneusement observés, surfaces métalliques captant la lumière, vaisselle, coupes et corbeille de fruits deviennent une démonstration de la maîtrise de Millet de la nature morte et du trompe-l’œil. Le paysage lui-même, dominé par des tonalités terreuses, demeure profondément marqué par la tradition flamande.
Au sein du cercle des paysagistes nordiques établis à Paris et proches de Millet, Johannes Glauber réalisa une composition présentant certaines analogies avec notre tableau. Son œuvre conservée au musée Fabre, bien que conçue dans un format vertical, en reprend plusieurs éléments : l’arche rocheuse à droite, le grand arbre sombre fermant la composition à gauche, ainsi que les deux figures, vêtues de coloris comparables et disposées selon des attitudes très proches de celles d’Acis et Galatée. Les draperies de Millet, par leurs volumes amples, la richesse de leurs plis et leur souplesse, révèlent toutefois une sensibilité plus directement liée au goût du classicisme français.

Figure fascinante du paysage français du XVIIe siècle, Francisque Millet parvient à conjuguer l’idéal classique avec la virtuosité technique de la tradition flamande. Notre tableau illustre pleinement cette synthèse et témoigne de l’érudition et du talent pictural de l’artiste.

D. G.